LE MAGAZINE DES SCIENCES DE L’UNIVERS EN AFRIQUE
Unir le ciel africain : le projet d’un réseau continental de VLBI

Unir le ciel africain : le projet d’un réseau continental de VLBI

Lorsqu’ils parlent de résolution, les astronomes savent que la taille est déterminante. Pour distinguer les contours extrêmement fins de l’horizon des événements d’un trou noir supermassif ou cartographier la structure complexe des jets relativistes émis par des noyaux actifs de galaxies (AGN) lointains, il faut un télescope de la taille d’un continent. Grâce à l’interférométrie à très longue base (VLBI — Very Long Baseline Interferometry), une technique qui permet de relier des radiotélescopes géographiquement éloignés afin qu’ils fonctionnent comme une seule et gigantesque ouverture virtuelle, les astronomes atteignent régulièrement une telle échelle synthétique.

Pourtant, depuis plusieurs décennies, la radioastronomie mondiale souffre d’un important angle mort géographique. L’hémisphère Nord dispose de réseaux interférométriques denses et très développés, tels que l’European VLBI Network (EVN) et le Very Long Baseline Array (VLBA) en Amérique du Nord. Dans l’hémisphère Sud, en revanche, la couverture des lignes de base reste limitée. Avec l’arrivée de la nouvelle génération de radiotélescopes, notamment le Square Kilometre Array (SKA), cette situation est toutefois sur le point de changer.

Un projet particulièrement prometteur, publié par Emmanuel K. Bempong-Manful et un consortium international de plus de 30 chercheurs sous le titre « Extending the SKA Across Africa: The Case for a Continental African VLBI Network », propose une vision transformatrice. Les auteurs soutiennent que pour véritablement jouer un rôle de premier plan mondial dans la radioastronomie à haute résolution, il ne suffit pas de construire le cœur du SKA en Afrique du Sud et en Australie. Il faut également tisser un « bras africain » constitué de radiotélescopes interconnectés et répartis sur l’ensemble du continent africain.

Combler le déficit : géométrie et résolution

En interférométrie radio, la qualité des images dépend de la couverture du plan (u,v) — le schéma d’échantillonnage spatial généré par les différentes paires de télescopes lorsque la Terre tourne. En l’absence de longues lignes de base nord-sud et de liaisons intermédiaires traversant le continent, les images radio synthétiques souffrent de fonctions d’étalement du point (point-spread functions) déformées — sous la forme de faisceaux elliptiques — ainsi que d’importantes lacunes spatiales. Cela limite la plage dynamique des observations et la capacité à détecter des structures présentant plusieurs échelles.

Actuellement, le VLBI astronomique opérationnel en Afrique repose principalement sur le Hartebeesthoek Radio Astronomy Observatory (HartRAO), en Afrique du Sud, ainsi que sur le radiotélescope de 32 mètres de l’Observatoire de radioastronomie du Ghana (GRAO), à Kuntunse, récemment converti à partir d’une antenne de télécommunications.

En installant stratégiquement des antennes de type SKA-Mid supplémentaires ou en convertissant des antennes paraboliques de télécommunications réparties à travers le continent africain, le réseau africain de VLBI (AVN) proposé permettrait de créer des géométries de lignes de base extrêmement étendues, offrant notamment :

  • Une ligne de base continentale maximale : environ 9 000 km entre Rabat, au Maroc, et Cassis, à Maurice.
  • Un gain en résolution angulaire : à fréquences d’observation équivalentes, cette ligne de base continentale permettrait d’obtenir une résolution de synthèse environ 10 % supérieure à celle du Very Large Array de nouvelle génération (ngVLA) prévu en Amérique du Nord.
  • Une synergie mondiale : la connexion des longues lignes de base africaines aux stations européennes, est-asiatiques et sud-américaines créerait une véritable grille mondiale de lignes de base homogène, renforçant les capacités d’imagerie à l’échelle du microarcseconde dans le monde entier.

Une science transformatrice à toutes les échelles cosmiques

Fonctionnant en tandem avec le réseau central SKA-Mid, un réseau VLBI couvrant l’ensemble de l’Afrique ouvrirait des perspectives observationnelles inédites, notamment :

Imagerie haute fidélité des trous noirs

Alors que l’Event Horizon Telescope (EHT) fonctionne à des longueurs d’onde millimétriques afin de capturer les ombres des horizons des événements, un réseau VLBI opérant à des longueurs d’onde centimétriques à travers l’Afrique fournirait le chaînon manquant pour cartographier les jets relativistes étendus, les flux d’accrétion et les configurations des champs magnétiques au sein des noyaux actifs de galaxies.

Précision astrométrique et phénomènes transitoires

Alors que l’astronomie temporelle entre dans une nouvelle ère — portée notamment par les alertes multimessagers provenant des détecteurs d’ondes gravitationnelles et des relevés optiques synoptiques —, l’AVN fournirait la résolution offerte par les longues lignes de base nécessaire pour localiser des phénomènes transitoires tels que les sursauts radio rapides (FRB) et les émissions tardives des sursauts gamma (GRB) jusque dans des sous-régions précises de leurs galaxies hôtes.

Au-delà de l’astronomie : capital humain et innovation durable

L’un des arguments les plus importants de l’article est que le réseau africain de VLBI serait bien plus qu’un instrument scientifique : il constituerait un moteur de souveraineté scientifique continentale et de développement technologique.

La construction, la modernisation et la maintenance de récepteurs cryogéniques, de systèmes numériques de traitement de signaux à haute vitesse, de références temporelles fondées sur des horloges atomiques — notamment les masers à hydrogène — ainsi que de chaînes de traitement de données à l’échelle du pétaoctet dans plusieurs pays nécessiteraient le développement de compétences techniques locales.

Des initiatives telles que le programme DARA (Development in Africa with Radio Astronomy) ont déjà démontré que la radioastronomie peut constituer une porte d’entrée vers la formation de jeunes scientifiques dans des domaines tels que l’analyse de données massives (big data), l’ingénierie logicielle, l’apprentissage automatique (machine learning) et le calcul haute performance (HPC).

La feuille de route proposée par Bempong-Manful et ses collaborateurs établit une progression durable : dans un premier temps, convertir des antennes de télécommunications satellitaires redondantes d’environ 30 mètres de diamètre ; puis, à plus long terme, déployer progressivement des antennes dédiées de type SKA-Mid à travers le continent.

En transformant l’étendue géographique de l’Afrique en un atout pour l’astronomie mondiale, l’AVN pourrait redéfinir le rôle du continent dans la recherche fondamentale — en veillant à ce que les institutions africaines ne se contentent pas d’accueillir des infrastructures scientifiques internationales, mais qu’elles prennent également la tête des recherches scientifiques qui façonnent notre compréhension de l’Univers.

Vue d’ensemble des sites actuellement disponibles et potentiels pour le réseau continental africain de VLBI proposé, ainsi que des autres antennes prévues ou actuellement opérationnelles. Ces emplacements illustrent une configuration possible d’un futur réseau continental africain de VLBI, avec une longueur de ligne de base maximale entre le Maroc et Maurice. (Adapté de Bempong-Manful et al., 2026.)

 

Article écrit par :
Emmanuel Bempong-Manful

Traduit par :
Prudence AYIVI

Du sacré des cieux d’Orient aux satellites Starlink : comment la modernité transforme notre perception du ciel

Du sacré des cieux d’Orient aux satellites Starlink : comment la modernité transforme notre perception du ciel

Les traînées laissées par les satellites Starlink dans le ciel nocturne, photographiées en mai 2020. Crédit photo : Getty / Roberto Michel

Au Proche-Orient, la conflictualité s’intensifie, les crises se multiplient et le ciel nocturne change lui aussi : des astres artificiels forment de nouvelles constellations qui rappellent que les orbites sont désormais une infrastructure stratégique et un enjeu de puissance. Dans une région où la voûte céleste a longtemps été un espace de récits fondateurs, de rites et de poésie, cette érosion d’un bien commun au sens d’expérience partagée n’est pas seulement technologique, elle touche à une mémoire culturelle et au rapport au sens. Revenir sur l’histoire du firmament oriental permet de mesurer l’ampleur de cette mutation.

L’essor des systèmes fondés sur des constellations de satellites artificiels de navigation (GPS), d’observation et de télécommunications ajoute à notre ciel une myriade d’astres visibles à l’œil nu. Cela confère aux antiques notions d’almanach et d’éphémérides une portée nouvelle : le ciel devient un enjeu politique et géostratégique. Des acteurs privés, tel SpaceX d’Elon Musk, dont le projet Starlink de satellites [1] est devenu central en situation de guerre en Ukraine [2] et a suscité des débats lorsque a été évoquée la fourniture de connectivité à Gaza [3], modifient la voûte céleste : le ciel devient une infrastructure dont l’accès se négocie. Or, depuis le site de Göbekli Tepe jusqu’aux grandes cultures du Proche-Orient, le ciel n’était pas seulement un décor nocturne, mais aussi un objet religieux et contemplatif. Ce phénomène, appelé à s’accélérer à mesure que la compétition spatiale s’intensifie dans un contexte de rivalités internationales, est inédit à l’échelle de l’Histoire.

Pour prendre la mesure de cette rupture, il faut revenir à l’Orient qui, dès les débuts de l’histoire écrite, a fait du ciel un texte : listes d’étoiles, calendriers, augures, traités. En Mésopotamie, dans les récits sumériens, akkadiens et hébraïques, puis au sein des écoles syriaques et du monde arabe médiéval, le Proche-Orient a levé les yeux vers un ciel dont les étoiles formaient une treille sacrée où se mêlaient mythes et savoirs. Les sociétés d’Orient ont interprété les étoiles pour orienter le temps, lire les mythes, interroger le divin et fonder les premiers savoirs astronomiques. Ce ciel ancien s’efface : les traînées lumineuses des satellites redessinent la nuit en éphémères constellations artificielles et effacent la part d’inconnu qui guidait jadis la pensée. Un autre ciel s’impose : celui traversé de satellites, reflet des rivalités géopolitiques contemporaines et d’un espace devenu domaine stratégique. Comprendre ce que nous perdons suppose alors de retrouver ce que fut la nuit orientale : un lieu de présages, de dieux, de récits, aujourd’hui fonctionnel et parfois militarisé.

La Mésopotamie : écrire un ciel symbolique
Parmi les premières civilisations mésopotamiennes, Sumer, au sud de la région, est l’un des premiers foyers où l’on commence à écrire le ciel sur des tablettes en argile. Les vocables relatifs aux étoiles se diffusent dans tout le Proche-Orient ancien, jusqu’aux cités-États d’Assur et de Babylone. Les Sumériens n’observent plus le ciel comme un simple repère ; ils le scrutent pour établir des calendriers, prévoir le temps et les phénomènes naturels récurrents comme les crues, et guider les déplacements. Mais l’observation est aussi religieuse et divinatoire : les astres servent à interroger l’ordre du monde. La lecture du ciel est politique. À Sumer, puis en Assyrie et à Babylone, l’astrologie prend souvent la forme d’interprétations prédictives, d’abord réservées aux destins des cités et des élites royales dont le destin se reflète alors dans la course et l’éclat des astres.

Cette tradition traverse le temps et l’espace du Proche-Orient ancien, des Hittites aux Perses, jusqu’à des circulations plus lointaines, et des bibliothèques de tablettes astrologiques prennent forme. Une série emblématique, Enūma Anu Enlil, est notamment attestée à Ninive, près de l’actuelle Mossoul, en Irak [4]. Ce contexte confère à la tradition mésopotamienne son caractère religieux : les étoiles deviennent un langage et leur contemplation une forme d’exégèse. D’autres sociétés au contact de la Mésopotamie héritent de ces pratiques et développent leur propre rapport au ciel. En Égypte, la nature est sacralisée et les astres ont un statut divin. Lorsque le Proche-Orient connaît une première inflexion vers un monothéisme précurseur, elle passe par l’exaltation du disque solaire, promue par Akhenaton. À ce ciel chargé de présages correspond une rupture : le divin s’affirme dans l’unicité et le ciel cesse d’ordonner le destin.

Le monothéisme et la mutation du ciel
Toute culture s’invente souvent un récit d’origine et des frontières culturelles distinctes. Pour le royaume d’Israël, réduire le panthéon à un seul dieu revient entre autres à se placer hors des relations politico-divines qui structuraient les cités-États de Mésopotamie. Les dieux quittent les sommets des ziggourats, temples en terrasses des cités du Proche-Orient ancien. Ils sont réduits au nombre d’un seul, affirmant la supériorité d’un concept abstrait sur les statues dressées dans les temples étrangers. Le divin ne se concentre plus dans un objet : il s’énonce dans une parole. Le premier verset de la Genèse, mythe fondateur qui légitime le Dieu unique, énonce une création qui embrasse simultanément « le ciel et la terre ». Cette rupture radicale inaugure l’histoire religieuse du judaïsme. La diaspora, ensuite, prolonge cette distance vis-à-vis de la lecture astrologique du ciel. Cette requalification se lit dans les textes.

Les débats portent sur la frontière entre la connaissance divine et le libre arbitre humain, comme en témoigne la Lettre sur l’astrologie de Maïmonide [5], qui rejette toute prétention des « sots qui scrutent les étoiles » à déduire le destin à partir du mouvement des astres. Dans la tradition hébraïque, le ciel devient un lieu de méditation et de récit moral. Dans la Bible [6], Job 9,9 invoque l’Ourse, Orion et les Pléiades comme signes de l’ordre instauré par Dieu. En Genèse 15,5, le nombre d’étoiles devient métaphore d’une descendance innombrable ; en Psaume 147,4, le Dieu unique compte et donne un nom à chaque étoile. Dieu est le père des étoiles, qui vivent dans le ciel créé par lui. L’observation du ciel s’entrelace ainsi avec l’enseignement éthique et religieux. Il reste à transmettre : c’est le rôle décisif des Syriaques, passeurs entre Bible, sciences grecques et traditions arabes.

Le ciel des Syriaques : un héritage grec et biblique
À Édesse, dans l’est de l’actuelle Turquie, se constitue le foyer syriaque, nourri de savoir grec, de tradition biblique et de son émanation chrétienne. Portée par une entreprise d’évangélisation, la culture syriaque se diffuse dans toute l’Asie, de la Perse jusqu’aux lointaines régions de la Chine. Durant l’Antiquité tardive, les savants syriaques produisent un travail intellectuel monumental. Ils traduisent, commentent et transmettent les œuvres grecques et hébraïques en araméen syriaque, puis participent à leur circulation en arabe [7]. Dans ce carrefour, les commentaires exégétiques polyglottes côtoient la science d’Alexandrie et la philosophie d’Aristote.Si les controverses sur la nature du Christ sont au cœur de leurs débats, les Syriaques questionnent leur ciel, lui aussi sujet à disputes jusque dans son essence : que sait-on et que peut-on en attendre ?

Le ciel syriaque se métamorphose : il conserve la contemplation inquestionnable héritée de la nuit de Sumer et d’Akkad, mais il s’ouvre aussi au ciel intelligible et calculable de la science grecque, de Ptolémée aux savants d’Alexandrie. Chez Éphrem le Syrien, dans ses Hymnes sur le Paradis, la poésie oppose les traditions astrologiques mésopotamiennes des « Chaldéens qui exaltaient les étoiles [8] » au souffle divin du Dieu unique, suzerain de toutes choses, y compris des astres. Les étoiles se désacralisent : elles quittent leur statut de puissances autonomes, et les lumières célestes du ciel syriaque deviennent des créatures soumises au souffle (pneuma) de ce « Père qui est aux cieux ». À la veille de l’hégire, le ciel oriental qui a hérité des Grecs et voyagé en Asie n’est plus seulement celui des Sémites du Croissant fertile. Il est multiple, à la fois questionnable, plus prédictible, et pourtant encore chargé de signes de grandeur et d’images poétiques au service du monothéisme. Dans le monde islamique, le ciel devient un laboratoire : on l’enseigne davantage, sans cesser de le chanter.

 

L’Islam, un ciel savant, une langue poétique
Au Moyen Âge, l’astronomie en langue arabe combine rigueur savante et sensibilité esthétique. La première demeure largement descriptive et astrométrique, à l’instar des traditions chinoises et indiennes ; la seconde s’enracine dans l’héritage de la poésie préislamique, qui conduit les poètes à célébrer les phénomènes célestes de manière métaphorique. Dans une perspective monothéiste, Avicenne s’inscrit dans une méfiance envers l’influence des étoiles sur la destinée des hommes : l’ordre du ciel peut être étudié, mais il ne dicte pas l’Histoire. En 1006, il laisse une description de l’apparition d’une « nouvelle étoile », issue d’une explosion stellaire [9]. En 1181, l’Égyptien Ibn Sana al-Mulk décrit dans un poème à la gloire de son maître Saladin une autre « nouvelle étoile » apparue près de la constellation de Cassiopée et également observée des Chinois. Ce ciel n’est pas seulement pensé : il est observé, noté, comparé.

En Perse islamisée, à Shiraz, des savants tels qu’al-Sûfî composent au xe siècle des traités sur la brillance des corps célestes en dialogue avec l’héritage grec de Ptolémée [10]. Le « poème des étoiles d’al-Sûfî », commentaire poétique du catalogue, y inclut l’histoire de la transmission des noms des étoiles dans une forme versifiée et mnémotechnique, témoignant de l’apport poétique des Arabes d’avant l’islam dans la transmission des savoirs du ciel. Le ciel oriental devient un lieu où science et poésie, usage pratique et contemplation se rejoignent. Ce long apprentissage d’un ciel lisible bascule aujourd’hui : les orbites de la Terre se peuplent d’objets qui n’enseignent plus, mais qui opèrent.

Le ciel contemporain, menacé et vide
Catalysées par les récentes tensions géopolitiques, les grandes puissances investissent massivement dans l’espace [11]. Sa maîtrise est autant un vecteur de prestige national et un marqueur de puissance qu’un outil stratégique, démystifiant le ciel et l’arrachant à sa dimension contemplative. L’artificiel occupe désormais la demeure des anciens dieux, cultivée de la Mésopotamie jusqu’au Moyen Âge arabe. Préserver le ciel oriental, ce n’est ni refuser le progrès ni céder à la nostalgie : c’est entretenir une mémoire. Celle d’un patrimoine symbolique qui s’efface. Celle d’un Orient qui abrita dans les cieux ses dieux protecteurs, qu’ils prennent la forme d’idoles polythéistes ou l’abstraction du Dieu unique. Cachés mais bienveillants, les dieux de l’Orient ont fait du ciel inatteignable un monde d’en haut, celui des interrogations nécessaires quant au sens de la vie.

Sa transmutation par des astres artificiels donne aux cieux une profonde inutilité : ce qui, hier, appelait l’interprétation devient évident de sens. Bien au-delà de notre nuit, la lumière émise par les étoiles de la Voie lactée nous dit que les autres cieux des autres mondes sont trop loin, trop inaccessibles ; et quand bien même la vie existerait ailleurs, elle demeurerait hors de portée de nos échanges. Ces mondes sont des cieux inaccessibles, comme jadis le ciel d’Orient, mais sans sa charge de sens.

Avec la perte progressive du ciel ancien, nous perdons plus qu’un patrimoine culturel : nous perdons une forme d’altérité.
Nous savons que nous demeurons seuls, sans dieux au-dessus de nous, sans semblables ailleurs, et sans ce lien fragile qui nous unissait à la nuit.

Article écrit par:
Dominique MEYER | Université autonome de Barcelone

Références

  1. Mottez Fabrice, propos recueillis par Gierczak Lucas, « Starlink, un cauchemar pour les astronomes », Pour la Science, no 509, mars 2020, p. 7 ; DOI : 10.3917/pls.509.0007.
  2. Vezyroglou Zoé, « Guerre en Ukraine : la désactivation des terminaux Starlink d’Elon Musk affaiblit la stratégie militaire de Moscou», Libération, 05/02/2026 [https://www.liberation.fr/international/guerre-en-ukraine-la-desactivation-des-terminaux-starlink-delon-musk-affaiblit-la-strategie-militaire-de-moscou-20260205_BGWJGEIAZRFCTKOF5UHLXX5QPA/].
  3. Cartier Catherine, « Musk activates internet service in Gaza hospital with help of UAE, Israel», Reuters, 24 juillet 2024 [https://www.reuters.com/world/middle-east/musk-activates-internet-service-gaza-hospital-with-help-uae-israel-2024-07-24/].
  4. Jiménez Enrique. « Commentary on Enūma Anu Enlil 1 (CCP 3.1.1.C)», Cuneiform Commentaries Project (E. Frahm, E. Jiménez, M. Frazer, K. Wagensonner), Yale University, 2013-2026, 2014 ; consulté le 15 février 2026 [https://ccp.yale.edu/P461268], DOI : 10.079/5mkkww1.
  5. Maïmonide, Lettre sur l’astrologie, trad. René Lévy, Éditions Allia, Paris, 2001.
  6. Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf / École biblique et archéologique française de Jérusalem, Paris, 2014. Références citées : Genèse 1,1 ; 15,5 ; Job 9,9 ; Psaumes 147,4.
  7. Villey Émilie (dir.), Les Sciences en syriaque (Études syriaques, 11), Éditions Geuthner, Paris, 2014.
  8. Éphrem le Syrien, Hymns on Paradise, trad. Sebastian Brock, Hymn IX, strophe 15, v. 1, St Vladimir’s Seminary Press, New York, 1990 [https://archive.org/details/hymnsonparadise0000ephr].
  9. Neuhäuser Ralph, Ehrig-Eggert Carl, Kunitzsch Paul, « An Arabic report about supernova SN 1006 by Ibn Sīnā (Avicenna)», Astronomische Nachrichten, 2017 ; DOI : 10.1002/asna.201613200.
  10. Carey Moya, « Al-Sūfī and Son: Ibn al-Sūfī’s Poem on the Stars and Its Prose Parent», Muqarnas, XXVI, Brill, 2009 ; DOI : 10.1163/22118993-90000149.
  11. Henquinet L., « Face aux États-Unis, la menace antisatellite chinoise», Conflits, 02/08/2022 [https://www.revueconflits.com/face-aux-etats-unis-la-menace-antisatellite-chinoise/].

 

Iconographie

Traînées produites par des satellites Starlink. (Crédit : Victoria Girgis / Lowell Observatory (NSF’s NOIRLab), CC BY 4.0)

 

Tablette cunéiforme (série MUL.APIN) : listes d’étoiles, divisions du ciel et calendriers, le firmament comme texte. (Crédit : British Museum, image diffusée via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

 

Al-Sûfî, Kitāb suwar al-kawākib al-thābita (Livre des images des étoiles fixes) : le ciel comme catalogue savant et imaginaire transmis. (Crédits : Al-Sufi’s Book of the Constellations of the Fixed Stars, followed by Maxims, and al-Qazwini’s The Wonders of Creation, World Digital Library, open access

 

Kitāb ‘Ajā’ib al-makhlūqāt wa-gharā’ib al-mawjūdāt, littéralement, Les Merveilles de la création et les aspects miraculeux de l’existence, écrit par Qazwīnī, Zakarīyā ibn Muḥammad, vers 1203-1283. (Crédit : Library of Congress)

Quelle est la durée du crépuscule ?

Quelle est la durée du crépuscule ?

fig 1 : Tunisie, îles Kerkennah. Un ciel orange et mauve. (Crédit : M.-C. Paskoff)

« Le calme orange et mauve des crépuscules dont la beauté ne dure que le temps de céder la place aux mystères qui enveloppent les nuits [1]. » – Yannick Lahens

Le crépuscule est la période de transition entre le jour et la nuit dont généralement on ne connaît pas la durée exacte, mais au cours de laquelle le ciel prend parfois des teintes fantastiques. C’est parce que la Terre possède une atmosphère que cette transition existe. Mais sait-on que le mot crépuscule répond à plusieurs définitions ?

Non pas UN mais DES crépuscules
Le mot crepusculum existe dans la langue latine, ancêtre évident du mot « crépuscule ». Il est rattaché à l’adjectif creper qui signifie « obscur » et, dans un sens figuré, « douteux, incertain ». La langue française a intégré, au xiiie siècle semblerait-il, le mot crépuscule pour signifier la transition entre le jour et la nuit. Aujourd’hui, ce mot désigne aussi bien la période qui suit le coucher du Soleil que celle qui précède son lever et que l’usage courant nomme plutôt aube ou parfois aurore [2]. Le sens figuré du mot crépuscule fait aussi partie du langage, avec la signification d’une période où règne l’incertitude, voire le déclin. C’est le cas, par exemple, dans les expressions « le crépuscule d’un empire » ou « le crépuscule de la vie ».

Afin de s’adapter aux besoins liés à la vie sociale, à la marine et à l’astronomie, le crépuscule du soir a été partagé en trois secteurs, en fonction de l’enfoncement du Soleil sous l’horizon :

  • Le crépuscule civil, qui s’achève quand le Soleil se trouve 6° sous l’horizon. La lumière solaire est encore suffisante pour voir sans éclairage artificiel, mais déjà la planète Vénus, dite l’étoile du Berger, et les étoiles les plus brillantes (de magnitude visuelle inférieure ou égale à 1) sont bien visibles.
  • Le crépuscule nautique, qui concerne surtout la marine et se termine lorsque le Soleil est enfoncé de 12° : la ligne de l’horizon est encore visible et on peut distinguer des repères sur la côte. Le ciel est déjà bien étoilé avec les astres de magnitude visuelle jusqu’à 2.
  • Le crépuscule astronomique, qui est achevé lorsque le Soleil se trouve à –18° sous l’horizon.C’est alors la nuit noire ; si le ciel est sans nuages, sans Lune et sans pollution lumineuse, les étoiles visibles semblent innombrables.

Grâce à l’atmosphère, les crépuscules ne manquent pas de couleurs
Lorsque le Soleil se rapproche de l’horizon, le chemin parcouru par sa lumière dans l’atmosphère jusqu’à notre œil devient beaucoup plus long que lorsqu’il était haut dans le ciel. Le phénomène de diffusion, dû à l’interaction entre les rayonnements et les molécules présentes dans l’atmosphère, est d’autant plus important. Si le ciel est pur, selon le modèle de Rayleigh, le bleu, rayonnement le plus énergétique (donc de plus petite longueur d’onde) du spectre solaire, est le plus diffusé, tandis que le jaune et le rouge, les moins diffusés, sont concentrés sur la zone, plus ou moins à l’ouest, où le Soleil est en train de se coucher. Après sa disparition, le Soleil continue sa descente sous l’horizon. Le phénomène de diffusion sélective se poursuit et la couleur rouge orangé s’impose à l’endroit de la disparition de Soleil. Au-dessus, la couleur jaune domine et progressivement, vers le haut, les teintes rejoignent le bleu (fig. 2). La présence de gouttelettes d’eau, de particules de glace, de poussières et aussi d’aérosols dans l’atmosphère se manifeste par une diffusion différente, indépendante de la longueur d’onde du rayonnement (diffusion Mie). Ainsi, la présence de nuages est un facteur d’embellissement du décor céleste. S’ils ne sont pas trop hauts, ils seront pendant quelques minutes illuminés par-dessous, en rouge ou violet, tandis que leur surface supérieure est déjà grise (fig. 3).

Un autre beau spectacle que peut offrir un coucher de Soleil, tout au début du crépuscule et si le ciel est sans nuages, est l’arche anticrépusculaire, encore appelée « ceinture de Vénus ». C’est du côté opposé au Soleil couchant que ce phénomène se produit et peut être observé. Entre 10° et 20°, une large bande rose est visible au-dessus d’une bande sombre gris-bleu, très légèrement arrondie, qui n’est autre que l’ombre de la Terre projetée sur les basses couches de l’atmosphère. La bande rose au-dessus résulte de la rétrodiffusion de la lumière solaire dans la zone plus haute de l’atmosphère (fig. 4).

Bien entendu, pendant l’aurore, crépuscule du matin, on retrouve les ciels colorés et la succession des limites de vision que l’on avait le soir, mais dans l’ordre inverse (fig. 5) ; cependant, la présence fréquente de brume matinale rend le spectacle de l’aurore parfois assez différent.

Pour les futurs visiteurs lunaires, les levers et couchers du Soleil auront beaucoup moins de charme. En effet, en l’absence d’atmosphère autour de la Lune, le passage du jour à la nuit et inversement de la nuit au jour s’y effectue sans transition et sans couleurs. Il en est de même pour les planètes ou les petits corps du Système solaire sans atmosphère.

fig. 2 : Novembre 2019 : les planètes Vénus et Jupiter sont visibles au crépuscule déjà bien avancé. (Crédit : Robert Slobins)

 

fig. 3 : De l’or et du cuivre dans un ciel crépusculaire à Buc (Yvelines), août 2023. (Crédit : Michel Paskoff)

 

fig. 4 : Arche anticrépusculaire au pic du Midi (2 880 m), observée vers l’est, le jour de l’équinoxe d’automne. La pleine Lune vient de se lever et l’ombre du pic est visible sur la gauche, au-dessus de l’ombre de la Terre gris bleuté, elle-même surmontée d’une bande rose. (Crédit : M.-C. Paskoff)

 

fig. 5 : Dans le massif des Écrins, le jour se lève pour les marcheurs sur le glacier Blanc. (Crédit : Ulysse Paskoff)

Quelle durée pour le crépuscule astronomique ?
Connaître la durée du crépuscule est important pour les astronomes. Ce temps leur permet la mise en température du télescope ainsi que la préparation minutieuse de leur future observation. Communément, on sait que c’est autour du solstice d’été que le crépuscule est le plus long et on sait aussi qu’il dépend de la latitude du lieu : dans les régions équatoriales, la nuit tombe très vite et, a contrario, au-delà du cercle polaire, en été, le Soleil ne se couche pas. Il est donc intéressant de déterminer avec une certaine rigueur la durée du crépuscule astronomique en fonction de la latitude du lieu et de la période de l’année.

La durée du crépuscule dans les régions de latitude inférieure à 50°
Pedro Nunes (1502-1578), mathématicien portugais, a probablement été le premier à publier un ouvrage sur la détermination de la durée du crépuscule : De Crepusculis, publié en 1542 [3]. Le principe de sa méthode, reprise ultérieurement par d’autres mathématiciens, repose sur deux calculs successifs que l’on va présenter succinctement.

Pour un lieu défini par sa latitude (φ) et pour une date précise dans l’année donnée par la déclinaison du Soleil (δ) [4], on détermine dans un premier temps l’angle horaire H0 du Soleil à l’instant de son coucher (formule 1) [5], puis, dans un deuxième temps, l’angle horaire H correspondant à une hauteur du Soleil de –18° (crépuscule astronomique, formule 2) [5]. La différence Hc = H – H0 est l’arc horaire correspondant au crépuscule. On en déduit facilement la durée du crépuscule (en heure) en divisant Hc par 15 puisque 1 heure correspond à 360° / 24 = 15°.

Donnons un exemple pour un cas simple : le jour de l’équinoxe (δ = 0) à Bordeaux (φ = 45°). En utilisant les formules indiquées dans la note 5, on obtient : H0 = 90° et H = 115,9°, d’où Hc = 26° et la durée du crépuscule : 1 h et 44 min. Cette valeur se retrouve sur le graphique (fig. 6) qui indique les durées du crépuscule astronomique, dans l’hémisphère Nord, pour quelques latitudes de 0° (l’équateur) jusqu’à 68°, latitude située au-delà du cercle polaire.

On remarque sur ce graphique que c’est bien au solstice d’été que le crépuscule est partout le plus long et qu’au contraire, c’est aux équinoxes qu’il est le plus court. On remarque aussi que, aux latitudes équatoriales et tropicales, il n’y a guère de différences de durées crépusculaires au cours de l’année.

Pour les astronomes amateurs qui souhaitent connaître rapidement la durée du crépuscule astronomique afin d’optimiser leurs observations, David Alberto a conçu une maquette, facile à reproduire et à utiliser. Elle est présentée dans l’annexe de cet article.

Cas des zones polaires, de latitude élevée
À partir d’une latitude de 50°, les courbes de la figure 6 sont étrangement ouvertes dans la période qui entoure le solstice d’été. La formule 2 n’est plus utilisable. Sur le terrain, cela signifie qu’à ces latitudes élevées, le Soleil n’atteint pas la profondeur de 18° sous l’horizon, et même qu’autour du solstice d’été, il ne se couche pas du tout : c’est le Soleil de minuit. À ces mêmes latitudes, pendant les mois d’hiver, le Soleil est continuellement sous l’horizon, donc ne se lève pas et la nuit est permanente. Sur le graphique, pas de courbe pendant les mois de décembre et de janvier pour ces latitudes élevées.

Une étude de ces situations ainsi que la manière de les résoudre mathématiquement a été proposée par Ferdinando Roveda, dans un article paru récemment [6]. L’auteur y signale quelques points singuliers. Par exemple, à la latitude de 81° N (tout au nord du Groenland), les deux crépuscules du matin et du soir valent exactement 12 heures… ainsi, la journée entière est crépusculaire. Aux pôles (φ = ±90°), on a soit un Soleil de minuit, soit un crépuscule permanent, soit une nuit profonde permanente… mais évidemment peu d’astronomes pour en profiter !

Le crépuscule, avec ses couleurs chatoyantes, a toujours été une source d’inspiration pour les poètes et les artistes. Pour les astronomes, il est une pause bienvenue avant (ou après) la tension et la concentration qui accompagnent les observations nocturnes, un moment privilégié offert par la nature qui peut aussi devenir pour tout un chacun un beau moment de méditation.

fig.6 : Les durées du crépuscule astronomique exprimées en minutes (échelle horizontale) en fonction de la date (échelle verticale), pour 6 latitudes indiquées par leur couleur. (Crédit : David Alberto)

Article écript par :
Marie-Claude PASKOFF | Société astronomique de France

Notes

  1. Extrait p. 207 de Passagères de nuit, roman de Yanick Lahens, Grand Prix de l’Académie française, éd. Sabine Wespieser, 2025.
  2. Les mots aurore et aube sont employés l’un et l’autre pour signifier la période qui précède le lever du Soleil, mais ces deux termes désignent deux moments distincts. L’aubeest la période qui précède le lever du Soleil, l’auroremarque le moment où le Soleil apparaît à l’horizon.
  3. David Alberto (CCS de la SAF) a repris la démonstration de P. Nunes dans un article intitulé « Calcul de la durée du crépuscule ». On trouvera cet article sur le site Internet de D. Alberto à l’adresse [https://www.astrolabe-science.fr/calculs-duree-crepuscule/].
  4. Par définition, la déclinaison d’un astre (δ) est l’arc exprimé en degrés le long du cercle horaire de l’astre, entre l’équateur et l’astre. Concernant le Soleil, –23,44° ≤ δ≤ 23,44°. Les deux valeurs extrêmes de la déclinaison du Soleil correspondent aux solstices, et δ = 0 aux équinoxes puisque le Soleil se trouve alors dans le plan de l’équateur.
  5. Formule 1 : cos H0 = 1 – cos (φ – δ) / cos φ.cos δ
    Formule 2 : cos H = 1 – [cos (φ – δ) + sin 18] / cos φ.cos δ
    Remarques :
    – En utilisant les relations trigonométriques, ces formules peuvent se présenter différemment. En particulier, la formule 1 est souvent écrite : cos H0 = –tan(φ).tan(δ).
    – Les formules indiquées sont approximatives, car elles incluent plusieurs hypothèses simplificatrices (orbite terrestre circulaire, année de 365 jours et journées de 24 heures, déclinaison solaire constante pendant chaque journée).
  1. Roveda Ferdinando, « Combien de temps dure le crépuscule ? », Cadrans solaires pour tous, no19, printemps 2026
    [https://www.cadrans-solaires.info/wp-content/uploads/2026/02/mag-CSpourtous-n19.pdf].
Transits, éclipses et occultations : une mine pour l’astrophysique

Transits, éclipses et occultations : une mine pour l’astrophysique

fig. 1 : Éclipse solaire totale observée depuis le Glenn Research Center de la Nasa, le lundi 8 avril 2024, à Cleveland (Ohio, É.-U.). (Crédit : NASA/GRC/Jordan Salkin)

Les éclipses solaires font toujours l’objet de campagnes d’observation, parfois en terre lointaine, par des astronomes en quête d’une meilleure compréhension des phénomènes de physique solaire associés à la couronne de notre étoile. Mais dans le passé, elles ont aussi permis bien d’autres découvertes. Aujourd’hui, l’observation des éclipses, des occultations stellaires et des transits exoplanétaires continue d’améliorer nos connaissances du Système solaire et au-delà.

Dans le langage courant, on appelle éclipse de Soleil (fig. 1) le passage, vu de la Terre, de la Lune devant le Soleil, et on appelle éclipse de Lune (fig. 2) le passage de la Lune dans l’ombre de la Terre. Plus précisément, dans le Système solaire, un astre est éclipsé si la lumière solaire qu’il reçoit est masquée (totalement ou partiellement) par un autre astre passant entre lui et le Soleil. L’appellation d’éclipse de Lune est donc correcte, mais pas celle d’éclipse de Soleil : il s’agit en fait d’une occultation, vue de la Terre, du Soleil par la Lune ; on devrait donc parler d’éclipse de Terre. Dans le cas du passage d’une planète (Vénus ou Mercure) devant le Soleil, très petite par rapport à celui-ci, on parle de transit.

fig 2 : Éclipse lunaire du 15 juin 2011. (Crédit : Bertrand Grondin, Wikimedia Creative Commons)

Les éclipses et l’Histoire
Connues depuis l’Antiquité et prédites depuis les travaux d’Hipparque et de Ptolémée, au ier siècle de notre ère, les éclipses de Soleil (au sens habituel du terme) ont été à plusieurs reprises utilisées à des fins astrophysiques. L’éclipse solaire du 18 août 1868 permit aux astronomes Jules Janssen et Norman Lockyer d’identifier un nouvel élément, l’hélium, dans le spectre des protubérances solaires. L’éclipse du 29 mai 1919 eut une importance historique, grâce à l’observation réalisée en Afrique par l’astrophysicien Arthur Eddington : en mesurant précisément la position des étoiles voisines lors de l’éclipse (fig. 3), il put mettre en évidence la déviation de la lumière due à la masse du Soleil et confirmer ainsi la théorie de la relativité énoncée précédemment par Einstein et de Sitter [1].

fig 3 : Expérience d’Eddington : carte des étoiles voisines du Soleil pendant la totalité, indiquant les déplacements observés et les déplacements calculés d’après la théorie d’Einstein. (Crédit : L’Astronomie, 1919)

Les transits planétaires devant le Soleil ont eu, eux aussi, d’importantes implications pour notre connaissance du Système solaire. Au xviie siècle, les distances héliocentriques des différentes planètes étaient connues par rapport à la distance Soleil-Terre (l’unité astronomique), mais cette grandeur n’était pas connue. Or, en mesurant avec précision l’heure du début et de la fin du transit depuis deux points très éloignés de la Terre, il est possible de déterminer la distance Vénus-Terre et donc l’unité astronomique (fig. 4). Les transits de Vénus sont très rares : ils se produisent par paires séparées de huit ans, elles-mêmes séparées par une période de plus de cent ans… Les transits de 1761 et 1769 furent l’occasion de multiples campagnes aux quatre coins du globe par des scientifiques intrépides, plus ou moins chanceux ou malchanceux. En 1771, l’astronome Jérôme Lalande, regroupant l’ensemble des résultats, établit pour l’unité astronomique la valeur de 153 millions de kilomètres, ce qui correspond à un écart de 2 % par rapport à la valeur actuelle.

fig. 4 : Mesure de l’unité astronomique à partir de l’observation d’un transit de Vénus. Les observateurs mesurent les temps de début et de fin du transit depuis deux sites différents, très éloignés sur le globe terrestre. (Crédit : Duckymokton, Wikimedia Creative Commons)

L’observation du transit de Vénus par l’astronome russe Mikhaïl Lomonossov à Saint-Pétersbourg en 1761 fut l’occasion d’une autre découverte : à partir de l’observation d’un halo de lumière autour de Vénus juste avant le contact, dû à la réfraction des rayons solaires, il conclut que la planète devait être entourée d’une atmosphère dense, au moins aussi dense que celle de la Terre.

Connues depuis la découverte par Galilée des quatre principaux satellites de Jupiter en 1610, les fréquentes éclipses de ces satellites passant dans le cône d’ombre de Jupiter, vues au même instant depuis tous les points du globe, permettent de déterminer les longitudes. C’est bien la raison pour laquelle, en 1667, Louis XIV et Colbert ont fondé l’Observatoire de Paris, en demandant à Jean-Dominique Cassini, son premier directeur, d’améliorer les éphémérides des satellites galiléens. C’est ainsi qu’ont été mesurées les longitudes de nombreuses villes de France et d’Europe (fig. 5). Après plusieurs décennies d’efforts, la carte de France est présentée au roi Louis XV en 1756 par Cassini III, petit-fils de Jean-Dominique Cassini. L’observation des satellites galiléens a une autre importance capitale : elle permet de montrer que la vitesse de la lumière est finie. Les observateurs notent des retards ou avances des éclipses, s’ils les comparent aux éphémérides : les retards interviennent quand Jupiter s’éloigne de la Terre, car la lumière solaire réfléchie par Jupiter met plus de temps à atteindre la Terre. Jean-Dominique Cassini est le premier à mettre en évidence cet écart dans le cas du satellite Io, mais pas pour les autres, et renonce de ce fait à annoncer cette découverte. En fait, c’est l’attraction mutuelle des satellites de Jupiter qui perturbe le mouvement des autres galiléens, ce que Cassini ignore à l’époque… C’est Olaus Rømer qui, en 1676, annonce que la lumière met 22 minutes à parcourir une distance égale au diamètre de l’orbite terrestre ; il en déduit une vitesse de 220 000 km/s (mais le système métrique n’existe pas à l’époque !). La valeur estimée actuellement est de 300 000 km/s.

fig. 5 : Carte de France corrigée par ordre du roi Louis XIV à la suite des déterminations de longitude de Picard et de La Hire (traits gras). Elle est superposée à une carte plus ancienne (traits fins). (Crédit : Observatoire de Paris)

De nos jours, les phénomènes d’occultations et d’éclipses mutuelles entre les satellites galiléens continuent de faire l’objet de campagnes d’observation régulières. Tous les six ans, à l’occasion du passage de la Terre dans le plan équatorial de Jupiter, il est possible d’observer les éclipses et les occultations entre les satellites galiléens (fig. 6) : c’est ce que l’on appelle les PHEMU (phénomènes mutuels). L’objectif est cette fois astrométrique : il s’agit d’améliorer le plus possible la précision sur les orbites des satellites, dans le but de mieux comprendre les scénarios de formation et d’évolution de ce système solaire en miniature. L’observation des phénomènes mutuels produit une précision comparable à celle des sondes spatiales, mais celles-ci ont une durée de vie éphémère ; c’est pourquoi les campagnes PHEMU ont une portée internationale qui mobilise à la fois les astronomes amateurs et professionnels [2].

fig. 6 : Le principe des phénomènes mutuels (éclipses et occultations) entre Jupiter et les satellites galiléens, et entre les satellites eux-mêmes. Ces phénomènes sont observés à l’occasion des campagnes PHEMU, quand la Terre passe dans le plan équatorial de Jupiter. (Crédit : J.-E. Arlot [2])

Dès le xviiie siècle, l’étude des étoiles doubles
Dans le scénario classique de formation stellaire, de nombreuses étoiles naissent en groupe, ou par paire. Dans ce dernier cas, les deux étoiles tournent autour du centre de gravité du système. Si la ligne de visée de l’observateur terrestre est suffisamment proche du plan orbital du système, on observe une occultation chaque fois qu’une étoile passe devant l’autre : on parle de binaire à éclipses. La première étoile binaire à éclipses mise en évidence fut β Persei (Algol), dès la fin du xviiie siècle. La courbe de lumière d’une binaire à éclipses telle qu’Algol se caractérise par un continu constant (la somme des luminosités des deux composantes), entrecoupé de chutes de signal périodiques correspondant au passage d’une étoile devant l’autre. Dans d’autres cas, les étoiles peuvent être suffisamment proches pour entraîner une déformation gravitationnelle ou même venir en contact l’une de l’autre, ce qui se traduit par une courbe de lumière arrondie.

L’étude de la courbe de lumière donne des informations sur la période orbitale du système binaire et sur les dimensions relatives des deux composantes ; si l’on peut mesurer le spectre du système binaire, on peut déduire de l’effet Doppler observé la vitesse radiale des deux composantes, et en extraire des informations supplémentaires sur leur masse et leurs paramètres orbitaux. C’est la raison pour laquelle les binaires à éclipses restent aujourd’hui encore des objets privilégiés d’étude pour les astronomes amateurs et professionnels.

Le Système solaire vu par le biais des occultations stellaires
Lorsqu’un objet du Système solaire (planète, satellite, astéroïde) passe devant une étoile, il occulte pendant son passage la lumière de celle-ci [3]. Si l’on mesure très précisément le début (immersion) et la fin (émersion) du phénomène, on obtient une information sur la dimension de l’objet (sa distance à l’observateur étant connue). Si plusieurs observations sont réalisées en des lieux de latitudes différentes, on peut préciser la forme de l’objet (sphérique s’il est gros ou irrégulier s’il s’agit d’un petit astéroïde). Entre 1985 et 1990, la Terre est passée dans le plan de l’orbite de Charon, le plus gros satellite de Pluton ; le couple Pluton-Charon a pu être étudié en détail grâce à l’observation de ses occultations mutuelles qui a conduit à une détermination précise de la masse totale du système et une estimation du diamètre de chaque objet.

Si l’astre observé est entouré d’un anneau, celui-ci peut être mis en évidence par une extinction brève de la lumière de l’étoile, avant et après le moment de l’occultation. C’est ainsi que les anneaux d’Uranus et de Neptune ont été découverts, en 1977 et 1984 respectivement, avant leur survol par la sonde Voyager 2. Plus récemment, des anneaux ont été découverts autour d’astéroïdes lointains, centaures et transneptuniens. L’existence inattendue de ces anneaux pose de nouveaux problèmes aux théoriciens, qui doivent revisiter les modèles de dynamique pour rendre compte de leur existence.

Lorsque l’objet occulteur est entouré d’une atmosphère, la courbe de lumière est différente. À mesure que le bord de l’objet passe devant l’étoile (immersion), la lumière stellaire est réfractée par l’atmosphère, ce qui se traduit par une diminution progressive de son éclat. Le phénomène inverse se produit à l’émersion. L’étude de la courbe de lumière donne alors une information sur la masse moléculaire du gaz atmosphérique : s’il s’agit d’un gaz léger (comme l’hydrogène des planètes géantes, dont la masse moléculaire est 2), l’atmosphère est très étendue et la pente de la courbe est faible. S’il s’agit d’un gaz lourd (comme le dioxyde de carbone, de masse moléculaire 44), la chute du signal à l’immersion est plus rapide. Dans le cas où le centre de l’objet occulteur passe exactement devant l’étoile, on peut observer à cet instant un flash central, l’objet se comportant comme une lentille (fig. 7). La première occultation stellaire par Jupiter a été observée en 1952 ; les observations de ce type se sont multipliées depuis cette date et ont largement contribué à l’étude de l’atmosphère des planètes et de Titan, Triton et Pluton. Comme les observations PHEMU, les campagnes d’observation s’organisent au sein de larges réseaux d’astronomes amateurs et professionnels qui se déplacent aux quatre coins du globe.

fig. 7 : Schéma de l’occultation d’une étoile par une planète dotée d’une atmosphère et d’un système d’anneau. En haut : courbe de lumière de l’étoile dans le cas où sa trajectoire passe au centre de la planète ; on observe alors un flash central. En bas : trajectoire de l’étoile vue dans le plan du ciel. (Crédit : T. Encrenaz [3], d’après J. Elliott, ARAA, 17, 445, 1979)

Au-delà du Système solaire… transits et occultations des exoplanètes
Les transits planétaires ont été observés depuis le xviie siècle ; nous avons vu qu’ils ont été utilisés, en particulier, pour mesurer l’unité astronomique. Avec la recherche des exoplanètes, l’observation des transits planétaires est devenue l’une de leurs principales méthodes de détection.

C’est en 1995 que Michel Mayor et Didier Queloz, de l’Observatoire de Genève, ont détecté la première exoplanète en orbite autour d’une étoile de type solaire, 51 Peg b. La méthode utilisée, dite des « vitesses radiales », consiste à mesurer la perturbation périodique du mouvement de l’étoile générée par la présence de la planète. Quatre ans plus tard, une nouvelle méthode voit le jour. L’astronome canadien David Charbonneau annonce la détection d’une exoplanète géante en transit devant son étoile : elle porte le nom barbare de HD 209458 b. Comme 51 Peg b, il s’agit d’un « Jupiter chaud ». C’est la baisse périodique du signal stellaire (de l’ordre de 1 %, comparable à ce que serait la baisse du signal du Soleil dans le cas d’un transit par Jupiter) lors du passage de la planète qui a permis sa détection. Comme la planète est proche de son étoile, le transit se produit tous les 3 à 4 jours, ce qui permet une confirmation rapide. Très vite, les découvertes se multiplient. Les mesures réalisées depuis les télescopes terrestres permettent en effet d’atteindre une précision photométrique meilleure que 1 %, ce qui permet l’exploration depuis le sol des « Jupiters chauds », ces exoplanètes géantes très proches de leur étoile mises en évidence par la méthode des vitesses radiales.

Très vite, les astronomes rêvent de détecter des exoplanètes plus petites, qui pourraient présenter des analogies avec la Terre. La question sous-jacente est, bien sûr, celle d’une éventuelle vie extraterrestre… Mais dans le cas d’un transit équivalent à celui de la Terre devant le Soleil, la baisse de signal n’est que de 0,01 %… ce qui est trop faible pour être détectable depuis la Terre. Pour obtenir cette précision photométrique, il faut aller dans l’espace. La première mission spatiale dédiée à la recherche des exoplanètes est le satellite français CoRoT, lancé en 2006 et opérationnel en orbite terrestre jusqu’en 2012. Tout en étudiant la structure interne des étoiles par la mesure de leurs oscillations, CoRoT a détecté plusieurs dizaines d’exoplanètes, mettant ainsi déjà en lumière leur extrême diversité. En 2009, la Nasa lance le télescope spatial Kepler, en orbite héliocentrique et opérationnel jusqu’en 2013, puis, sous une forme dégradée (K2), jusqu’en 2019. Plus performantes que CoRoT, les missions Kepler et K2 ont engrangé une moisson impressionnante, avec plus de 3 000 exoplanètes découvertes à leur actif [4].

Exoplanètes : de la découverte à l’analyse des atmosphères
Si une exoplanète est dotée d’une atmosphère dense, lors d’un transit, cette atmosphère est vue en transmission devant la lumière de l’étoile. Le spectre de l’étoile pendant le transit contient donc une information sur la composition de l’atmosphère planétaire. Cette information peut être extraite par différence entre le spectre de l’étoile mesuré en dehors du transit (juste avant ou après celui-ci) et le spectre mesuré en transit.

Dès le début des années 2000, les premières mesures spectroscopiques ont été réalisées dans le domaine visible par le télescope spatial Hubble (HST). On a ainsi découvert les atomes H, O, C et S dans l’exoplanète HD 209458 b. Un peu plus tard, à partir de 2005, les molécules H2O, CH4, NH3 et CO ont été détectées dans l’infrarouge proche par le HST et par le satellite infrarouge américain Spitzer (fig. 8). Vingt ans plus tard, avec la mise en service du télescope spatial James-Webb (JWST) lancé en décembre 2021, la liste des molécules détectées s’est allongée avec H2, HCN, CO2, SO2, H2S, PH3… Pour les exoplanètes de moins d’une vingtaine de masses terrestres, il est important de déterminer leur composition atmosphérique pour en déduire leur nature (super-Terres dotées d’une atmosphère riche en N2, H2O ou CO2, ou mini-Neptunes entourées d’une atmosphère d’hydrogène).

fig. 8 : Le spectre de l’exoplanète HD 189733 b observé en transit primaire par le HST (triangles noirs), comparé à différents modèles, incluant 1) H2O (bleu) et 2) H2O et CH4 (orange). La figure montre en abscisse la profondeur de l’absorption du flux stellaire au moment du transit, et en ordonnée la longueur d’onde. (Crédit : d’après M. Swain et al., Nature, 452, 329, 2008)

Transits et occultations des exoplanètes : des informations différentes
Lorsqu’une exoplanète passe en transit devant son étoile hôte, son atmosphère est vue sous la forme d’un anneau éclairé à l’arrière par la lumière de l’étoile (fig. 9). Les molécules présentes dans l’atmosphère montrent des raies spectrales en absorption devant la lumière stellaire. L’atmosphère est observée au terminateur, c’est-à-dire au passage jour-nuit, à 6 heures et 18 heures en heure locale.

Une autre observation est possible lorsque l’exoplanète passe derrière l’étoile. Dans ce cas, on observe également une baisse de signal, mais celle-ci est de nature différente de celle du transit (et généralement plus faible) : elle correspond à la lumière émise par l’exoplanète elle-même. Celle-ci peut être détectée dans l’infrarouge et donne une mesure de la température de l’exoplanète (celle-ci peut dépasser 1 000 K dans le cas des Jupiters chauds). Il s’agit donc cette fois d’une détection directe. Les signatures spectrales des molécules de l’atmosphère planétaire peuvent alors apparaître en émission ou en absorption, selon la température de la région atmosphérique d’où elles proviennent (fig. 10). Le domaine infrarouge moyen est favorable à ce type d’observations, car le rapport entre le flux de la planète (supposée entre 1 000 et 2 000 K dans le cas d’un Jupiter chaud) et celui de l’étoile hôte (supposée à 4 000 ou 5 000 K) augmente avec la longueur d’onde. L’instrument MIRI du JWST qui fonctionne jusqu’à 28 μm a apporté une très grande contribution à cette étude.

fig. 9 : Schéma d’un transit planétaire. En haut : géométrie de l’observation. La planète est en noir, son atmosphère est représentée par un cercle rouge. Le transit primaire (passage devant l’étoile) intervient entre 10 h et 14 h, et le transit secondaire (passage derrière l’étoile) intervient entre 36 h et 40 h. En bas : courbe de lumière de l’étoile en fonction du temps. Le flux est maximum juste avant et après le transit secondaire, car la planète est vue sous son côté jour et sa température est plus élevée. Les points représentent des mesures individuelles. L’échelle des ordonnées est donnée à titre indicatif pour un Jupiter chaud à une longueur d’onde de l’ordre de 1 μm ; en comparaison, la profondeur du transit primaire est de l’ordre de quelques pour cent. (Crédit : d’après J. Lequeux et T. Encrenaz, Les Exoplanètes : trente années de surprises, EDP Sciences, 2024)

 

fig. 10 : Le spectre de l’exoplanète HD 189733 b observé en transit secondaire par le HST (en dessous de 3 μm) et Spitzer (au-dessus de 3 μm). Les mesures sont représentées par des carrés. Les courbes représentent des spectres synthétiques prenant en compte différentes compositions atmosphériques incluant H2O, CH4 et CO2 avec différents profils verticaux de température dans l’atmosphère. Les courbes en pointillé indiquent l’émission d’un corps noir à la température indiquée. (Crédit : d’après M. Swain et al., Astrophys. J., 704, 1616, 2009)

Une autre façon de détecter les exoplanètes : les microlentilles gravitationnelles
Toujours dans le domaine des exoplanètes, mentionnons enfin que la technique d’occultation a permis une autre méthode de détection : les microlentilles gravitationnelles. De quoi s’agit-il ? Lorsqu’une étoile proche, vue par un observateur terrestre, passe devant la ligne de visée d’une étoile très éloignée, son champ de gravité courbe les rayons lumineux émis par l’objet lointain, ce qui se traduit par une amplification de la lumière reçue. Si l’étoile proche est dotée d’une planète et si celle-ci passe aussi devant l’étoile lointaine, il se produit également une brève augmentation de la lumière (fig. 11). Plusieurs centaines de planètes ont été détectées par cette méthode, dont la limitation tient au caractère fortuit et non reproductible de l’événement.

fig. 11 : Exemple de courbe de lumière enregistrée lors d’un phénomène de microlentille gravitationnelle (MOA-2007-BLG-192). L’abscisse représente le temps, avant et après l’occultation, et l’ordonnée la lumière de l’étoile éloignée. En haut, courbe reconstituée à partir des mesures prises par le télescope MOA (en rouge) et le consortium OGLE (en bleu). En bas, agrandissement de la partie centrale ; la partie inférieure montre les écarts entre les différents modèles (représentés par les courbes en couleur) et la courbe correspondant au meilleur accord. La courbe en pointillé noire indique ce que serait la courbe de lumière en l’absence de planète. (Crédit : d’après D. P. Bennett et al., Astrophys. J., 684 : 663, 2008)

Les expériences d’occultation à bord de sondes spatiales
Dans tout ce qui précède, nous avons considéré les observations depuis la Terre ou depuis l’environnement terrestre. Le phénomène d’occultation a aussi été exploité depuis les sondes spatiales dès les premières missions d’exploration planétaire, dans des contextes très divers : occultations solaires ou stellaires dans l’ultraviolet ou l’infrarouge, ou radio-occultations à partir d’un émetteur placé sur la sonde.

La spectroscopie dans l’ultraviolet par occultation stellaire a été utilisée dès les années 1970 dans les sondes martiennes et les sondes Voyager 1 et 2. Comme la source de lumière (le Soleil) est très brillante et étendue, il est possible d’observer l’évolution du spectre solaire à mesure que le Soleil passe derrière la planète, traversant des couches de plus en plus denses de l’atmosphère. Dans le cas de Jupiter et de Saturne, on a pu ainsi remonter aux distributions verticales de H2, CH4 et C2H2 dans la stratosphère de ces planètes. Dans le cas des missions Venus Express et Trace Gas Orbiter, les expériences SOIR (Solar Occultation in the InfraRed Instrument) et NOMAD (Nadir and Occultation for MArs Discovery) ont permis de mesurer par occultation solaire les spectres infrarouges de Vénus et de Mars respectivement.

La technique d’occultation dans le domaine radio est différente. Un émetteur radio placé sur la sonde émet vers la Terre des signaux dans des bandes spectrales bien définies (bande S et bande X, à des longueurs d’onde respectives de 13,5 cm et 3,5 cm). Quand la sonde, vue de la Terre, se déplace derrière la planète, les signaux traversent l’atmosphère de celle-ci, ce qui permet de déterminer la pression et la température en fonction de l’altitude. Les expériences de radio-occultation ont été réalisées avec succès sur toutes les planètes depuis le début de l’ère spatiale. Un exemple récent nous a été fourni par la sonde américaine New Horizons lors de son exploration du système de Pluton en 2015 : en l’espace de deux heures, l’expérience de radio-occultation a observé les occultations du Soleil puis de la Terre par Pluton puis par Charon. Ces mesures ont permis de déterminer la masse et la température des deux corps, ainsi que la composition atmosphérique de Pluton (fig. 12).

fig. 12 : Schéma représentant la trajectoire de la sonde New Horizons (en rouge) par rapport au système de Pluton et de ses satellites. Le Soleil et la Terre sont au loin à droite. La sonde se dirige vers le haut et la gauche de la figure. Après le survol de Pluton puis de Charon, l’expérience de radio-science de New Horizons observe successivement l’occultation du Soleil puis de la Terre par Pluton, suivie de l’occultation du Soleil puis de la Terre par Charon. (Crédit : NASA)

Vers toujours plus de précision
En conclusion, les observations des éclipses, transits et occultations nous ont beaucoup appris et ont encore beaucoup à nous apprendre. L’étude des objets lointains du Système solaire (centaures et transneptuniens) – qui mobilise des communautés internationales d’astronomes amateurs et professionnels – a connu une nouvelle impulsion grâce au catalogue stellaire DR3 de la mission astrométrique Gaia. Ce nouveau catalogue, publié en 2022, a considérablement amélioré la précision de la position des étoiles, une donnée indispensable pour prévoir et planifier les observations d’occultations stellaires. Dans le domaine des exoplanètes qui transitent devant (ou derrière) leur étoile, les observations réalisées dans l’infrarouge par les instruments du JWST permettent d’explorer l’atmosphère d’un nombre toujours croissant de cibles, l’espoir ultime étant de découvrir un jour des « biomarqueurs », ces molécules – telles que l’ozone – qui pourraient suggérer la présence possible de vie.

Article écrit par :
Thérèse ENCRENAZ |
Observatoire de Paris-PSL

Notes

  1. Berçu J.-C., l’Astronomie, août 2019, et Vilain C., l’Astronomie, septembre 2019.
  2. Arlot J.-E., « Observer les phénomènes mutuels des satellites de Jupiter de mars à novembre 2021 », Cahiers Clairaut, 173, printemps 2021.
  3. Encrenaz T., « L’exploration du Système solaire lointain par les occultations stellaires », l’Astronomie, 186, octobre 2024.
  4. Encyclopedia of Exoplanetary Systems (exoplanet.eu). Cette base de données hébergée à l’Observatoire de Paris et mise à jour quotidiennement recense l’ensemble des systèmes exoplanétaires découverts par les astronomes professionnels, ainsi que toute la bibliographie associée.
Un océan magmatique à l’origine du champ magnétique terrestre ancien ?

Un océan magmatique à l’origine du champ magnétique terrestre ancien ?

Une visualisation du champ magnétique terrestre. (Crédit : NASA/Goddard Space Flight Center)

La source exacte du champ magnétique terrestre ancien, il y a 4 milliards d’années, reste énigmatique. L’océan magmatique qui occupait la base du manteau à cette époque est un candidat possible, mais des simulations numériques remettent cette hypothèse en question.

Le champ magnétique terrestre, qui trouve sa source dans le noyau externe de notre planète et nous protège du vent solaire et des rayonnements cosmiques, n’a pas d’équivalent parmi les autres planètes rocheuses. Mercure possède bien un champ magnétique dont l’origine se situe également dans son noyau externe, mais l’intensité de ce champ est beaucoup plus faible que celle du champ terrestre. Quant à Mars et Vénus, elles ne possèdent pas de champ magnétique d’origine interne. Pour être tout à fait exact, l’analyse de roches martiennes [1] montre qu’un champ magnétique comparable au champ terrestre était toutefois présent sur Mars, il y a 4 milliards d’années (Ga), donc peu de temps après la formation de cette planète. Ce champ a ensuite rapidement décliné et semble avoir totalement disparu vers 3,7 Ga. De même, un champ magnétique semble avoir été présent sur la Lune peu après sa formation, avant de disparaître il y a 3 Ga [2]. Le cas de Vénus reste indécis : à supposer que nous puissions collecter et analyser des roches vénusiennes, la question d’un champ primitif ne serait sans doute pas résolue pour autant, car la surface de cette planète est relativement jeune, environ 700 millions d’années. Les roches de sa surface n’auraient donc pas pu enregistrer la présence d’un champ très ancien, contemporain de la jeunesse de Vénus. On peut toutefois penser qu’à l’instar de Mars et de la Lune, Vénus possédait sans doute un champ magnétique au début de son histoire.

Mais revenons sur Terre. L’analyse de roches très anciennes montre que le champ magnétique terrestre était déjà actif il y a 4 Ga. La présence de champs magnétiques primitifs protégeant les planètes telluriques peu après leur formation apparaît donc la règle plutôt que l’exception. Toutefois, comme nous allons le voir, les conditions régnant à l’intérieur de la Terre à cette époque semblent avoir été peu propices à l’entretien d’un champ magnétique dans le noyau terrestre. D’où l’idée, émise il y a quelques années, que le champ magnétique primitif de notre planète pourrait trouver sa source dans l’océan magmatique qui occupait une partie du manteau terrestre à cette époque. Une étude basée sur des simulations numériques réalisées par des chercheurs des universités de Grenoble et de Lyon apporte de nouveaux éléments à ce débat [3]. Selon ces travaux, un océan magmatique peut effectivement, sous certaines conditions, être la source d’un champ magnétique. Dans l’état actuel de nos connaissances, ces conditions ne semblent cependant pas avoir été réunies dans l’océan magmatique terrestre.

Le champ magnétique terrestre ancien

Les archives géologiques de notre planète montrent que le champ magnétique terrestre a entamé un long déclin vers 3 Ga. Toutefois, à l’inverse du champ martien, il ne s’est pas éteint et a, au contraire, opéré un redémarrage il y a environ 1 Ga. Ce redémarrage est attribué à la cristallisation de la graine (le noyau interne), c’est-à-dire à la solidification du fer et du nickel au centre de notre planète. La chaleur latente libérée par ce changement de phase fournit l’énergie nécessaire à l’entretien de grands mouvements de matière (ou écoulement), lesquels génèrent un champ magnétique via un phénomène de géodynamo. Une géodynamo peut aussi s’enclencher dans un noyau entièrement liquide (comme c’était le cas du noyau terrestre il y a 4 Ga) à condition qu’une quantité de chaleur suffisamment importante soit extraite du noyau vers le manteau, ce qui permet d’entretenir l’écoulement du noyau. La durée de vie de ce champ est cependant limitée à cause de la dissipation magnétique, qui convertit en chaleur l’énergie liée au champ magnétique. La convection thermique dans un noyau liquide, puis la cristallisation de la graine permettent ainsi de comprendre l’histoire du champ magnétique terrestre dans ses grandes lignes. Toutefois, cette histoire se complique si l’on admet qu’il y a 4 Ga, un océan magmatique souterrain occupait la base du manteau.

En effet, les modèles d’évolution planétaire suggèrent que les planètes rocheuses ont connu, au début de leur histoire, une phase au cours de laquelle une partie de leur manteau était fondue ou partiellement fondue, formant un océan magmatique global. L’évolution de l’océan magmatique d’une planète (ou, si l’on préfère, sa cristallisation) est liée au refroidissement de cette planète et dépend du diagramme de phase des matériaux composant son manteau, c’est-à-dire de la phase (liquide ou différentes phases solides, selon la structure cristalline) prise par un matériau donné en fonction de la pression et de la température. L’histoire de la cristallisation de l’océan magmatique d’une planète dépend donc de la nature des roches composant son manteau et implicitement (via la pression) de la taille de la planète. Le diagramme de phase des roches composant le manteau terrestre prévoit que l’océan magmatique a cristallisé depuis son sommet vers sa base. Par ailleurs, la chaleur latente rejetée par la cristallisation de l’océan a été utilisée pour chauffer l’océan résiduel. Selon ce scénario, le refroidissement du manteau aurait ainsi conduit à la formation d’un océan magmatique très chaud coincé entre le manteau solide et le noyau, configuration qui ne permet pas au noyau de se refroidir efficacement. Autrement dit, la quantité de chaleur extraite du noyau (si tant est que l’on puisse en extraire) n’est pas suffisante pour entretenir un phénomène de géodynamo dans ce noyau. C’est ce constat qui a conduit les géophysiciens à imaginer que le champ magnétique terrestre primitif pourrait trouver son origine dans l’océan magmatique souterrain lui-même. En 2020, des calculs basés sur des lois d’échelle semblaient étayer cette idée.

Le champ magnétique de l’océan magmatique

Pour tester cette hypothèse plus en détail, Nathanaël Schaeffer et ses collègues ont réalisé une série de simulations numériques de géodynamo reproduisant le mouvement d’un fluide (l’écoulement) dans une coquille sphérique en rotation et le champ magnétique associé à cet écoulement (fig. 1). Plusieurs paramètres, comme l’épaisseur de l’océan magmatique, le flux de chaleur à son sommet, ainsi que sa viscosité et sa conductivité électrique, influencent l’écoulement et le champ magnétique. En particulier, la vigueur des mouvements augmente avec la conductivité électrique de l’océan et avec la vitesse caractéristique de l’écoulement. Les simulations numériques permettent ainsi de préciser les conditions requises pour l’établissement d’un champ magnétique comparable au champ terrestre ancien, conditions que l’on peut ensuite comparer à des modèles d’évolution (de cristallisation) de l’océan magmatique terrestre via des lois d’échelle entre l’épaisseur de l’océan et la vitesse caractéristique de son écoulement.

Plusieurs conclusions peuvent être tirées de ces nouvelles simulations. Tout d’abord, elles confirment qu’il est possible de générer un champ magnétique à l’intérieur d’un océan magmatique situé à la base du manteau terrestre, y compris dans le cas d’un océan relativement peu épais (390 km). Ensuite, sous l’influence de la rotation terrestre, l’écoulement se rapproche d’un écoulement géostrophique, c’est-à-dire qu’il s’organise presque (mais pas parfaitement) selon une série de colonnes parallèles à l’axe de rotation. Cette propriété est importante car, en étirant les lignes de champ le long de l’axe nord-sud, elle confère au champ magnétique son caractère dipolaire (plus précisément, la composante dipolaire domine les composantes plus complexes et de plus petite échelle, ce qui est le cas du champ terrestre). Enfin, point crucial, les simulations montrent que, pour obtenir un champ d’intensité comparable au champ terrestre (actuel ou ancien), les mouvements de matière animant l’océan doivent être assez vigoureux.

Une conductivité électrique trop faible

Concrètement, les modèles d’évolution de l’océan magmatique suggèrent que cette condition n’est jamais atteinte (fig. 2A). La vigueur estimée par ces modèles d’évolution est toujours inférieure à la vigueur nécessaire pour entretenir une géodynamo, situation en partie liée à la conductivité thermique de l’océan magmatique. Ce dernier, rappelons-le, est composé de roches fondues, et sa conductivité électrique, bien que mal connue, est estimée autour de 20 000 S/m. En comparaison, la conductivité du noyau liquide, qui est, lui, majoritairement composé de fer, est de l’ordre de 105 à 106 S/m. Trop faible, la conductivité de l’océan magmatique a pour effet de limiter la vigueur de l’écoulement. Les calculs montrent que, pour obtenir un champ magnétique fort, la conductivité de l’océan devrait être supérieure à son estimation actuelle d’au moins un facteur dix (fig. 2B).

En fin de compte, et dans l’état actuel de nos connaissances, les résultats obtenus par Nathanaël Schaeffer et ses collègues suggèrent qu’il est plus difficile que prévu d’entretenir un champ magnétique intense dans un océan magmatique souterrain. L’origine du champ magnétique terrestre ancien reste donc mal comprise. L’identification de sources d’énergie jusqu’à présent non identifiées, soit dans le noyau, soit dans l’océan magmatique, permettrait de résoudre cette question. Une autre piste de réflexion concerne les propriétés physico-chimiques de l’océan magmatique et du manteau, et en particulier une prise en compte plus fine du diagramme de phase de ce dernier.

Article écrit par Frédéric Deschamps │ IESAS, Taipei, Taïwan

[Notes]

  1. Lors de leur refroidissement, les roches volcaniques contenant des minéraux comme l’hématite ou la magnétite peuvent enregistrer le champ magnétique ambiant, s’il en existe un. Au cours du temps, ces roches conservent leurs propriétés magnétiques (sauf si elles sont chauffées à nouveau), et elles émettent un champ magnétique dit rémanent et de petite intensité. La détection d’un champ magnétique rémanent, par exemple dans les roches martiennes, témoigne ainsi de la présence d’un champ magnétique interne dans le passé, plus précisément à l’époque où ces roches se sont formées.
  2. Selon les études les plus récentes, le champ lunaire, bien que faible, aurait perduré jusqu’à 2 Ga.
  3. Schaeffer N. et al., « Energetically expensive dynamo action in Earth’s basal magma ocean », Proceedings of the National Academy of Sciences, 122, e2507575122, 2025, doi : 10.1073/pnas.2507575122.

 

1. Simulations numériques de géodynamo dans un océan magmatique d’épaisseur égale à 870 km (à gauche) et 390 km (à droite). Chaque image est composée de deux parties : la vitesse azimutale de l’écoulement (moitié de gauche, représentée par l’échelle de couleur rouge/bleu) et la composante radiale du champ magnétique à la surface de l’océan magmatique (moitié de droite, représentée par l’échelle de couleur vert/violet). (Crédit : N. Schaeffer et al., 2025)

 

2. (A) Vigueur de l’écoulement dans l’océan magmatique déduite de modèles d’évolution thermique et, pour deux lois d’échelle, entre l’épaisseur de l’océan et la vitesse caractéristique de son écoulement (courbes rouge et bleue). Ici, cette vigueur est mesurée à l’aide du nombre de Reynolds magnétique, Rm, qui est proportionnel à la vitesse caractéristique et à la conductivité électrique du fluide. Les simulations de géodynamo montrent que Rm doit être de l’ordre de 70 (trait pointillé) pour enclencher une géodynamo, et de 130 (trait plein) pour obtenir un champ magnétique comparable en intensité au champ terrestre. (B) Conductivité électrique (notée σ) requise pour entretenir un champ magnétique d’intensité comparable au champ terrestre. Le trait mauve représente la conductivité estimée pour l’océan magmatique terrestre. Les résultats sont représentés en fonction du temps. (Crédit : N. Schaeffer et al., 2025)

 

Bosumtwi : un lac Ghanéen qui éclaire l’histoire de la Terre et de Mars

Bosumtwi : un lac Ghanéen qui éclaire l’histoire de la Terre et de Mars

Les travaux de recherche sur ce formidable site d’étude se poursuivent et de nouveaux résultats contribuent au rayonnement des sciences planétaires africaines.

Le centre du Ghana abrite un paysage aussi spectaculaire que mystérieux : un lac presque parfaitement circulaire de plus de dix kilomètres de diamètre, entouré de collines formant un anneau quasi continu. Pour les habitants de la région, le lac Bosumtwi occupe une place importante dans les traditions locales. Pour les scientifiques, il constitue surtout l’un des plus remarquables cratères d’impact météoritique de la planète.

Il y a environ 1,07 million d’années, un astéroïde de plusieurs centaines de mètres de diamètre a frappé la surface de la Terre à une vitesse de plusieurs dizaines de kilomètres par seconde. L’énergie libérée fut considérable, équivalente à plusieurs milliers de bombes nucléaires. En quelques secondes seulement, l’impact a excavé un cratère de 10,5 kilomètres de diamètre, projeté des millions de tonnes de roches autour du point d’impact et profondément modifié le paysage régional. Aujourd’hui encore, Bosumtwi demeure l’un des cratères les mieux préservés d’Afrique.

Une fenêtre exceptionnelle sur les impacts météoritiques

Les cratères d’impact constituent des archives géologiques précieuses. Sur Terre, l’érosion, la végétation et l’activité tectonique effacent progressivement les traces laissées par les impacts anciens. Bosumtwi fait figure d’exception : sa jeunesse relative et la stabilité tectonique du craton ouest-africain ont permis la préservation d’une grande partie de sa morphologie originale.

Le relief conserve encore plusieurs éléments caractéristiques d’un grand impact : un rebord circulaire culminant à près de 300 mètres au-dessus du lac, un plateau annulaire entourant le cratère et une crête externe interprétée comme un dépôt d’éjectas, c’est-à-dire les matériaux expulsés lors de l’explosion. Ces structures permettent aux chercheurs de reconstituer les mécanismes physiques qui interviennent lors de la formation d’un cratère.

Les forages scientifiques réalisés dans le cadre du programme international ICDP ont également permis d’étudier en profondeur les roches fracturées et les brèches produites par l’impact. Ces échantillons offrent un aperçu unique des transformations subies par les roches soumises à des pressions et des températures extrêmes.

Une archive exceptionnelle du climat africain

Le lac Bosumtwi constitue également l’une des meilleures archives climatiques du continent africain. Depuis la formation du cratère, des sédiments se sont accumulés au fond du lac, enregistrant année après année les variations du climat régional. Les carottes de forage extraites au centre du lac contiennent ainsi plusieurs centaines de mètres de dépôts lacustres retraçant l’évolution des précipitations, de la végétation et des conditions environnementales en Afrique de l’Ouest sur plus d’un million d’années. Cette archive a été explorée lors du programme international ICDP.

Un analogue terrestre pour l’exploration de Mars

L’intérêt de Bosumtwi dépasse largement le cadre terrestre. Les scientifiques qui étudient Mars y trouvent également une source d’inspiration.

Les images orbitales de la planète rouge montrent de nombreux cratères entourés d’éjectas fluidisés, appelés « rampart craters ». Ces structures se forment probablement lorsque l’impact mobilise des matériaux riches en eau ou en glace présents dans le sous-sol martien.

Depuis plusieurs années, Bosumtwi est considéré comme l’un des meilleurs analogues terrestres de cette catégorie de cratères martiens [Baratoux et al. 2019, Niang et al. 2022]. Les dépôts d’éjectas pourraient être organisés en plusieurs couches concentriques, rappelant certains cratères martiens à éjectas multiples. Cette ressemblance contribue à mieux comprendre le rôle joué par l’eau dans la formation des paysages martiens.

Plus largement, Bosumtwi aide les planétologues à interpréter les données recueillies par les satellites et les rovers martiens. Les processus d’altération observés au Ghana fournissent des clés de lecture pour reconnaître d’anciens environnements aqueux sur Mars et mieux comprendre l’évolution de sa surface au cours du temps. Cet aspect du cratère de Bosumtwi a suscité récemment l’intérêt des médias, avec un reportage diffusé récemment sur la chaîne ARTE, avec la participation de Marian Selorm Sapah, géochimiste et cosmochimiste de l’Université du Ghana. Le reportage est disponible en ligne ici: https://www.arte.tv/fr/videos/131700-000-A/ghana-un-cratere-pour-approcher-la-planete-mars/

Un laboratoire naturel pour comprendre l’altération tropicale

Plus récemment, une étude pilotée par Makhoudia Fall de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et David Baratoux du laboratoire Géosciences Environnement Toulouse, avec la collaboration d’Hamed Pourkhorsandi et Marian Selorm Sapah ont révélé, une fois de plus la valeur scientifique de ce cratère. Cette étude, publiée dans un volume spécial consacré aux régolithes de la revue « Journal of Australian Earth Science » montre que Bosumtwi offre une occasion rare d’observer comment les paysages tropicaux évoluent au cours du temps [Baratoux et al. 2026].

Dans les régions tropicales humides, les roches sont progressivement transformées par l’altération chimique. Les pluies abondantes et les températures élevées favorisent la dissolution de nombreux minéraux, tandis que le fer et l’aluminium s’accumulent pour former des sols rouges appelés latérites.

Autour de Bosumtwi, les chercheurs disposent d’une expérience naturelle exceptionnelle. À l’extérieur du cratère, les latérites se sont développées pendant plusieurs dizaines de millions d’années. Les dépôts d’éjecta proviennent en revanche essentiellement de roches situées sous la couverture latérite. Les brèches d’impact mises en place il y un million d’années environ sont donc d’abord « fraiches » (c’est à dire ne montrant pas de signe d’altération). Pour ces roches exposées à la surface au moment de l’impact, l’altération n’a commencé qu’après l’impact, il y a environ un million d’années. Les scientifiques peuvent ainsi comparer des régolithes « jeunes » et « anciens » (Fig. 1).

Fig. 1 – Vue détaillée des régions latéritiques délimitées à partir de critères morpho-radiométriques et d’observations de terrain. Les régions (a) et (b) sont situées à l’intérieur de la structure d’impact et correspondent à des régolithes jeunes (âgés d’environ 1 million d’années), tandis que les régions (c) et (d), localisées à l’extérieur de la structure d’impact, représentent des régolithes matures. Les couleurs correspondent à la représentation ternaire des cartes radiométriques – les zones rouges sont riches en potassium, tandis que les nuances de vert et bleu indiquent des zones pauvres en potassium et riches en thorium et uranium.

 

Les auteurs de cette étude ont alors utilisé les mesures radiométriques aéroportées, qui donnent accès à des cartes de concentrations du potassium (K) et du thorium (Th) qui sont déjà couramment utilisées pour cartographier la présence ou l’absence de régolithe: le potassium est lessivé lors de l’altération des roches, alors que le thorium s’accumule dans le résidu altéré, un rapport K/Th faible indique donc la présence probable d’une couverture latéritique. Grâce à ces nouveaux travaux sur Bosumtwi, les scientifiques montrent que l’on peut aller plus loin, et cartographier la maturité du régolithe, en calculant le logarithme décimal du rapport entre le potassium (K) et le thorium (Th) (Fig. 2). Cette représentation du logarithme du rapport K/Th permet de révéler des variations subtiles dans le domaine des basses valeurs de K/Th caractéristiques des régolithes. Il s’agit d’une nouvelle mesure qui constitue un excellent indicateur du degré de maturité des profils d’altération. Là où des données radiométriques sont accessibles, cette mesure pourrait permet de cartographier rapidement la maturité des régolithes sur de vastes surfaces sans recourir à des campagnes d’échantillonnage intensives.

 

Fig. 2 – Logarithme décimal du rapport K/Th pour les « sols » de Boamah et Koeberl (2002), combiné aux valeurs de K/Th mesurées au sol et obtenues à partir de la carte radiométrique élaborée par Baratoux, Niang et al. (2019). Les limites des quatre unités sont indiquées par des polygones blancs. Ces unités correspondent à : (i) la crête distale disséquée, apparaissant dans des teintes brunes ; (ii) les latérites développées sur les éjectas, correspondant à des teintes vertes à jaune-orangé ; (iii) la couche d’éjectas la plus externe, également caractérisée par des teintes vertes à jaune-orangé ; et (iv) les latérites situées à l’extérieur de la structure d’impact et de ses éjectas, associées à des teintes vert foncé. Les affleurements de brèches présents au sein de l’unité d’éjectas la plus externe, tels qu’indiqués sur la carte géologique de Bosumtwi (Koeberl & Reimold, 2005), sont reportés sur cette figure afin d’étayer notre interprétation d’une seconde couche d’éjectas. Il convient de noter que les valeurs de K/Th à l’intérieur du lac doivent être ignorées.

 

Un patrimoine scientifique de portée mondiale

À première vue, Bosumtwi n’est qu’un lac circulaire niché au cœur des collines ghanéennes. Pourtant, ce site exceptionnel réunit plusieurs disciplines scientifiques : géologie des impacts, géomorphologie, géochimie, climatologie, hydrologie et sciences planétaires. Cette valeur exceptionnelle a permis à ce cratère de se hisser parmi les 200 sites de géo-héritage sélectionnées par l’IUGS : https://iugs-geoheritage.org/geoheritage_sites/lake-bosumtwi-impact-crater/. Et pour rappel, une conférence sur les cratères d’impact a été organisée au Ghana en 2025, avec une excursion de terrain sur le site: https://lastronomieafrique.com/aicac-v-2025-au-ghana/

Peu de lieux sur Terre permettent simultanément d’étudier la formation d’un cratère météoritique, l’évolution des paysages tropicaux, l’histoire climatique de l’Afrique et des processus comparables à ceux observés sur Mars. C’est cette convergence unique qui fait aujourd’hui de Bosumtwi un laboratoire naturel d’importance mondiale et un site majeur pour comprendre à la fois notre planète et les autres mondes du Système solaire.

Article écrit par David Baratoux │Institut de Recherche pour le Développement, Geosciences Environnement Toulouse (GET)

Références bibliographiques

  1. Baratoux, D., Niang, C.A.B., Reimold, W.U., Sapah, M.S., Jessell, M.W., Boamah, D., Faye, G., Bouley, S., Vanderheaghe, O., 2019. Bosumtwi impact structure, Ghana: Evidence for fluidized emplacement of the ejecta. Meteorit Planet Sci. https://doi.org/10.1111/maps.13253
  2. Baratoux, D., Fall, M., Pourkhorsandi, H., Sapah, M.S. Relationship between regolith maturity and K/Th ratio: insights from the Bosumtwi impact crater. Australian Journal of Earth Sciences. https://doi.org/10.1080/08120099.2026.2679694
  3. Niang, C.A.B., Baratoux, D., Rochette, P., Braucher, R., Reimold, W.U., Lambert, P., Diallo, D.P., Regard, V., Carretier, S., Jessell, M.W., Faye, G., Koeberl, C., 2022. The origin of the potassium‐rich annular zones at the Bosumtwi impact structure, Ghana, investigated by field study, radiometric analysis, and first cosmogenic nuclide data. Meteorit & Planetary Scien 57, 702–729. https://doi.org/10.1111/maps.13788
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