LE MAGAZINE DES SCIENCES DE L’UNIVERS EN AFRIQUE
La découverte d’un observatoire Dogon 

La découverte d’un observatoire Dogon 

Le peuple Dogon du Mali est célèbre dans le monde entier pour la splendeur de ses masques, la beauté de son architecture, la richesse de son patrimoine social et culturel. En Europe occidentale, et notamment en France, la délicatesse de leur civilisation nous est connue en grande partie par le travail de deux ethnologues français, Marcel Griaule et Germaine Dieterlen. Moins connu est l’article publié en 1950 par ces deux chercheurs où est relatée la connaissance de l’étoile Sirius par les Dogon. Cette publication a fait l’objet d’une vaste polémique car elle contient une énigme scientifique. Pour tenter de la résoudre, une expédition « ethno-astronomique » a été réalisée en 1998 dans la région de Sanga, en compagnie de Germaine Dieterlen. Les relevés réalisés en différents lieux ont pu démontrer l’existence de sites astronomiques, formés d’alignements, consacrés  à l’observation de Sirius. L’existence de tels « observatoires » en Afrique restitue à ce continent sa place dans l’histoire de l’astronomie mondiale. Ces observatoires évoquent aussi un lien probable avec la science ancienne égyptienne, dans la droite ligne des travaux de Cheikh Anta Diop.

Germaine Dieterlen (1903-1999). Après avoir débuté ses travaux en 1935, la voyage de 1998 a constitué pour Germaine Dieterlen son ultime mission ethnologique et sa dernière visite chez les Dogon à l’âge de 95 ans, après plus de soixante ans d’études. Germaine Dieterlen est ici en discussion avec un de ses informateurs, Diamguno Dolo (au centre), lors de cette dernière mission.

Introduction

Scientifiquement, l’Afrique est censée être un désert. En consultant les meilleurs ouvrages d’histoire des sciences et les encyclopédies, pratiquement nulle part vous ne trouverez de références à un scientifique africain, à une découverte ou simplement à un fait de science africaine. Ceci fait partie de l’aveuglement constant de l’Europe occidentale, et de ses satellites culturels du continent nord-américain, et de leur obstination à nier tout apport scientifique autre que celui issu de la culture classique grecque. Quitte à oublier au passage des pans entiers des savoirs de l’humanité, ceux de l’Asie, de l’Amérique latine ou bien à se le réapproprier de façon éhontée. Ainsi l’imprimerie, inventée en Chine par Bi Sheng en 1050, réapparaît attribuée à Gutenberg au XVe siècle et c’est ainsi qu’on enseigne encore aujourd’hui l’histoire de cette invention fondamentale.

L’histoire scientifique du monde est donc réécrite au prix d’un mensonge culturel constant. Pour l’Afrique, le trop peu de textes et de découvertes archéologiques mises au jour rend encore plus facile cette falsification. Seuls des travaux pluridisciplinaires d’avant-garde comme ceux de Cheik Anta Diop[i] (analogue à l’énorme tâche réalisée par Joseph Needham [ii] pour la Chine) ont contribué à tirer le continent africain de l’oubli scientifique.

Parmi toutes les sciences, l’astronomie est certainement à la fois la plus universelle et la plus ancienne. Dans un immense continent comme l’Afrique, il est totalement impensable que des hommes n’aient pas entretenu, ici comme ailleurs, un inventif dialogue avec le ciel. Et pourtant très peu de traces existent. Dans une terre où la tradition orale a souvent pris le pas sur les textes et les écrits, ce sont les mythes, les récits, voire les espaces, les pierres qui peuvent nous livrer les clefs de connaissances anciennes ou plus récentes qui forment la base de la science africaine.

La difficulté est alors de réunir des compétences complémentaires pour interpréter des informations souvent disparates. Dans le monde de l’ethnologie, un article consacré au mythe de l’étoile Sirius chez les Dogon, publié en 1950 par deux chercheurs français, Marcel Griaule et Germaine Dieterlen, dans le Journal des Africanistes [iii], a fait l’objet de nombreuses discussions souvent très polémiques [iv]. Dans le but d’évaluer les faits scientifiques sur lesquels pouvaient reposer le compte-rendu ethnologique, une mission « ethno-astronomique » a été réalisée en juillet 1998, dans le village de Sanga (Mali), en compagnie du cinéaste-ethnologue Jean Rouch et de l’ethnologue Germaine Dieterlen dont la présence s’est révélée indispensable [v]. Associant pour la première fois les apports de l’astronomie et de l’ethnologie, les relevés effectués sur place ont permis d’identifier un « observatoire Dogon », site consacré à l’observation de Sirius.

La connaissance ethnologique des Dogon

L’information la plus détaillée que nous avons aujourd’hui, en Europe occidentale, de la  population aujourd’hui sédentaire des Dogon, occupant les falaises de Bandiagara, à l’extrême nord-est du Mali, nous vient de travaux ethnologiques menés à partir des années 1930.  Leur « découverte » européenne est une conséquence de la mission Dakar-Djibouti, voyage d’exploration de l’Afrique d’Ouest en Est, organisé par l’ethnologue français Marcel Griaule et si bien relaté par l’écrivain Michel Leiris [vi]. Le passage à Bandiagara en pays Dogon allait déclencher chez Griaule une véritable passion pour cette population préservée, à l’écart de la boucle du Niger et des grandes routes de communication transafricaines, à laquelle il consacrera la majeure partie de son activité jusqu’à sa mort en 1956. Entouré de plusieurs collaboratrices dont Germaine Dieterlen dès 1935, il recueillera sur place lors de multiples missions, les éléments détaillés des mythes et de la cosmogonie Dogon, publié tout d’abord sous forme littéraire dans « Dieu d’eau » [vii] puis plus complètement dans « Masques Dogon » [viii] et enfin au travers du travail de synthèse poursuivie par G. Dieterlen avec « Le Renard Pâle » [ix].

Pour aussi imparfaite qu’ait été l’approche ethnologique européenne de cette époque (la mission Dakar-Djibouti contribua sans aucun doute à remplir le nouveau musée de l’Homme de trésors qui devraient un jour retourner dans leurs berceaux africains), l’état d’esprit de ces chercheurs était, pour la première fois, débarrassé du seul point de vue purement colonialiste. La richesse des savoirs Dogon que révélaient leurs études étaient si surprenante pour l’époque qu’elle déclencha d’ailleurs des attaques qui mettaient en doute l’honnêteté même de leurs sources [x].

A notre connaissance, l’article sur Sirius qu’ils publièrent en 1950 ne fit pas l’objet de polémique lors de sa publication, la portée astronomique ayant sans doute été sous-estimée. Dans  ce travail, Griaule et Dieterlen rapportent la position centrale de l’étoile Sirius dans la cosmogonie Dogon. De par son nom « sigui tolo », l’étoile du Sigui, Sirius, apparaît tout d’abord en relation directe avec la cérémonie traditionnelle et fondatrice de la culture Dogon, le « sigui »,  fête rituelle célébrée tous les soixante ans pendant sept années consécutives à travers les différents villages de la falaise de Bandiagara. Parmi les autres termes relevés par Griaule-Dieterlen figurent aussi l’association de Sirius et du Soleil dans la création du monde Dogon qui rapporte : « Les hommes qui avaient vu briller « sigi tolo » pendant toute la descente (et au moment de l’impact) assistèrent alors au premier lever du soleil qui sortit à l’est et dès ce moment éclaira l’univers…. » [xi].

Mais l’aspect le plus spectaculaire de l’article réside dans la référence à un (ou deux) compagnons de l’étoile. Le premier identifié sous le nom de « po tolo », l’étoile du po (la graine de fonio) étant en particulier désigné comme l’origine de toute la création, « l’axe du monde entier » Astre dense, il est réputé « semblable à l’œuf du Monde, ..la source de toutes choses » [xii] .Comme nous le verrons, cet astre existe vraiment ; son existence a bien été démontrée par les astronomes mais il est totalement invisible à l’œil nu ! Ceci constitue  l’énigme astronomique des Dogon. Comment était-il possible aux Dogon d’imaginer un astre inaccessible à l’observation à l’œil nu qu’ils pratiquaient ?

Griaule et Dieterlen n’étant pas spécialistes en astronomie, ils ne purent mesurer tout d’abord la portée de leur révélation. Selon le cinéaste et ethnologue, Jean Rouch, qui poursuivit avec G. Dieterlen le travail de Griaule en filmant notamment le dernier sigui Dogon de 1965-1972, l’énigme astronomique fut redécouverte à l’occasion d’une présentation de ses films aux USA, à laquelle assistait une jeune étudiante en cinéma dont le père était astrophysicien ! Cette énigme est ensuite évoquée par l’astronome anglais Mc Crea [xiii] dans un article sur les découvertes fortuites qui donna alors lieu à une floraison de publications discutant d’explications possibles [xiv]. La plus fréquemment reprise est celle d’un contact culturel avec un missionnaire qui aurait transmis aux Dogon une information scientifique moderne. Bien que plausible, cette interprétation se heurte néanmoins à de nombreuses difficultés. Tout l’édifice cosmogonique Dogon semble en effet tourner autour de Sirius et de son compagnon. Si des missions ont bien atteint le pays Dogon, ce ne fut que tardivement à une date très proche des premières enquêtes de Griaule. Il semble improbable que toute la cosmogonie Dogon ait pu être modifiée en un temps si court pour le simple bénéfice d’y inclure des informations modernes. La confusion sur cette question fut certainement portée à son comble par la publication en 1976 d’un livre à succès peu recommandable, quoique bien documenté, attribuant ces connaissances à un contact avec des … extraterrestres [xv].

La connaissance astronomique moderne de Sirius

Que cache l’étoile Sirius ? Sirius est l’étoile la plus brillante du ciel et, à ce titre, ne pouvait passer inaperçue pour l’ensemble des hommes depuis la nuit des temps. Pourtant, elle n’a pas une place centrale dans la plupart des cultures astronomiques, à l’exception remarquable de l’Egypte ancienne. Son statut y a été largement documenté [xvi]. Désignée sous le nom de « spdt » ou « sepdt » (la pointue), l’étoile est traditionnellement associée au début de l’année égyptienne. Son lever à l’horizon en même temps que le Soleil (ou lever héliaque), coïncidait approximativement avec la crue bénéfique du Nil. Le faible nombre de documents réellement utilisables [xvii] a nécessité de nombreuses « interpolations » pour établir que ce phénomène avait permis aux égyptiens, sans doute dès le XXe siècle avant le début de l’ère moderne, d’obtenir une valeur très précise de la durée de l’année, en réglant ainsi leur calendrier sur la sphère des étoiles plutôt que sur le Soleil ou la Lune [xviii].

La science moderne va révéler un autre aspect de Sirius [xix]. En 1844, le mathématicien prussien Friedrich Bessel, en étudiant le mouvement de Sirius, déduit la présence d’un autre corps perturbateur en orbite autour de l’étoile dont la masse devait être au moins égale à celle du Soleil [xx]. Cette étoile-compagnon était pourtant invisible à l’époque, c’était un « soleil noir ». Les premiers progrès des instruments astronomiques allaient lui donner raison. En 1862, l’opticien américain Alvan Clark, à l’aide d’une lunette de 47 cm de diamètre, la plus grande pour l’époque, fut le premier à apercevoir le compagnon de Sirius, une petite étoile dix mille fois plus faible que Sirius et située à très faible distance d’elle. Des mesures précises réalisées en 1914 par Walter Adams [xxi] allait prouver que la température de ce compagnon, nommé Sirius-B, était très élevée, environ 8500 degrés [xxii], bien supérieure à celle du Soleil et que sa taille était très petite, comparable à celle d’une planète comme Neptune [xxiii]. Ces étoiles baptisées « naines blanches » sont les restes  d’étoiles dont le cœur s’est effondré pour former un petit astre d’abord très dense et chaud qui se refroidit ensuite lentement [xxiv].

Le compagnon de Sirius est la première et la plus proche des quelques milliers de naines blanches découvertes à ce jour [xxv]. L’étoile est invisible à l’œil nu, en premier lieu bien sûr car elle est noyée dans le halo de lumière diffusée par Sirius. Mais, même isolée dans le ciel, une étoile comme Sirius-B resterait inaccessible à l’œil nu car elle est environ dix fois plus faible que ce que l’œil humain peut percevoir [xxvi]. Sa trajectoire autour de Sirius-A est relativement bien connue, C’est une orbite que Sirius-B parcourt en 50 ans et 18 jours, selon une ellipse relativement aplatie (d’excentricité 0,59), de sorte que sa distance à Sirius-A varie selon les époques. Sur le ciel, l’écart entre les deux étoiles varie entre 3 et 12 secondes d’arc (1 seconde d’arc est l’équivalent d’une pièce de monnaie de 1 cm vue à 2000 mètres de distance) [xxvii]. L’œil humain ne peut distinguer que des angles supérieurs à environ 90 secondes d’arc donc les deux étoiles ne sont pas séparables à l’œil nu.

L’analogie entre certains aspects des récits Dogon et les découvertes scientifiques concernant Sirius n’a pas manqué d’être relevée. Parmi ceux-ci, l’existence même du compagnon, les caractéristiques de sa trajectoire, sa nature dense et son caractère de matière « essentielle » car la matière d’une naine blanche est effectivement le creuset où ont été fabriqués tous les éléments chimiques autre que l’hydrogène et l’hélium.

Soyons clair, la transmission directe d’informations scientifiques aux Dogon, totale ou partielle, est plausible, peut-être même probable, mais il n’y a aujourd’hui aucun moyen de le prouver. En revanche, même dans ce cas, le plus intéressant est l’intérêt éminent que les Dogon auraient apporté à ces connaissances, traduisant ainsi leurs interrogations astronomiques fondamentales.  Plus que de vouloir identifier l’origine des informations, il semble donc plus essentiel de comprendre comment elles sont venues s’associer aux conceptions très élaborées qu’entretiennent les Dogon avec l’étoile Sirius et qui, elles, ne peuvent être mises en doute. C’est à l’issue de longues conversations sur ce sujet avec Germaine Dieterlen que nous avons décidé d’entreprendre une enquête très concrète sur le terrain, destinée à préciser les connaissances astronomiques Dogon.

L’observatoire de Sanga.

La mission a été conduite au Mali du 27 juillet au 8 août 1998 et elle associait les ethnologues Germaine Dieterlen et Jean Rouch, le réalisateur Jérôme Blumberg, les informateurs Dogon, Diamguno Dolo, Anagali Dolo, Pangalé Dolo et Ibrahim Guindo et l’auteur de cet article [xxviii].

 

Fig. 1- La grande arche de Polio-Kommo (Sanga-Mali)
La grande dalle de pierre a une hauteur de 6 à 8 m et une dimension d’environ 14 m de long et est orientée approximativement nord-sud. Le point d’observation depuis la table est marqué par un « trou d’homme », ouverture traversant le rocher, visible sur la photo de la face Est, obtenue en 1954 par l’ethnologue Germaine Dieterlen. La photographie de l’arche, prise en 1998, montre le basculement de la table de pierre probablement sous l’effet de la foudre, bouleversant la disposition antérieure. Le point d’observation est en partie comblé.

Un site en particulier a été relevé, le lieu-dit « polio-kommo » ou « caverne du traversement », situé à environ 4 km à l’ouest du village de Sanga. Ce site est organisé autour d’une gigantesque table de pierre d’une longueur approximative de 13 mètres, surplombant un ensemble de rochers (Figure 1). Les premières photos prises par G. Dieterlen en 1954, montrent la table intacte alors qu’actuellement elle est brisée en deux avec des traces caractéristiques de foudre. Sous la table, approximativement au milieu, était ménagé, un trou où un homme pouvait se glisser, aujourd’hui comblé par l’effondrement. Ce site est considéré par les Dogon de Sanga comme le lieu symbolique où l’arche (ou le panier) transportant les premiers ancêtres s’est posée sur la Terre dans la genèse Dogon. A côté de la table, qui symbolise l’arche, sont disposés, au sud, quatre rochers figurant les quatre ancêtres à l’origine des quatre grandes familles Dogon, les Arou, Dyon, Ono et Donmo. Enfin, à l’est de la table, se trouvent deux rochers séparés d’environ 20 m et qui sont désignés comme le rocher du Soleil (coté Nord-Est) et de Sirius (côté Sud-Est) [xxix], respectivement à 43 m et 29m de la table (Figure 2).

Fig. 2 – Le relevé du site de Polio-Kommo – Relevé général du site montrant l’orientation et la disposition de l’arche et des deux rochers du Soleil (au nord-est) et de Sirius (au sud-est). Vue depuis le point d’observation de l’arche, la direction géographique exacte des extrémités des rochers est de 74° (Soleil) et 110° (Sirius). Ces directions coïncident assez exactement avec la direction d’apparition du Soleil (71°) et de Sirius (107°), à l’époque de l’année de leurs levers presque simultanés (lever héliaque).

 

L’enquête ethnologique, recueillie auprès des premiers informateurs de Griaule et Dieterlen, montre l’importance de Sirius. Selon la cosmogonie Dogon, lors de la création du monde : « Après le Nommo, tous les êtres qui se trouvaient sur l’arche descendirent à leur tour sur la Terre. Lorsqu’elle fut vidée (de son contenu) Amma fit remonter au ciel la chaîne qui la maintenait puis il « referma » le ciel. Les hommes qui avaient vu briller « sigi tolo » pendant toute la descente (et au moment de l’impact) assistèrent alors au premier lever du soleil qui sortit à l’est et qui dès ce moment éclaira l’univers…. »[xxx] et le Soleil y est directement associé avec Sirius car   « …on dit  » sigi tolo et le Soleil sont descendus au milieu de la nuit, sigi tolo a montré le chemin, le Soleil après s’est levé« [xxxi].

Cette association Soleil-Sirius suggère très fortement le phénomène dit du lever « héliaque » (de helios=soleil, lever avec le Soleil). Ce terme désigne le moment où une étoile et le Soleil se lèvent ensemble sur l’horizon Est, au lever du jour. Du fait du mouvement saisonnier du Soleil à travers les étoiles, cette conjonction intervient une seule fois dans l’année, à une date précise, dépendant du lieu et des coordonnées de l’étoile. A cette date, l’étoile est aperçue fugitivement juste avant le lever du Soleil, puis de jour en jour, le Soleil se déplaçant avec la saison, l’étoile est visible de plus en plus longtemps. Le moment exact du lever héliaque, est difficile à déterminer, il dépend de la luminosité de l’étoile, des positions relatives étoile-Soleil et des conditions d’observations, un problème analogue à la première visibilité du croissant lunaire qui détermine en Islam le début et la fin du jeûne du mois de Ramadan. L’étoile ne sera réellement visible que lorsqu’elle se lève légèrement avant le Soleil pour ne pas être noyée dans la lumière du jour. L’observation est bien sûr plus aisée pour l’étoile la plus brillante du ciel et c’est pour cette raison que les anciens égyptiens avaient choisi le lever héliaque de Sirius pour mesurer leur année. Le retour de cette conjonction marque en effet très précisément l’écoulement d’une année entière.

 

L’ensemble du site a été relevé par arpentage et à l’aide d’un compas de poche (avec des précisions de l’ordre de 0,3 m sur les distances et de 1° sur les angles calculés). Sur le plan du site ont été en particulier mesurées les directions azimutales des deux rochers, à partir du point d’observation du trou d’homme, indiqué par les Dogon. Mesurées à partir de ce point, la pointe extrême Nord du rocher Soleil est situé à 74 degrés (azimut compté dans le sens direct à partir du Nord) et la pointe extrême sud de celui de Sirius à 110 degrés (Figure 2). Le déplacement du point d’observation du centre aux extrémités de la table entraînerait une variation maximale d’environ 6 degrés pour ces directions.

Ces directions ont pu être comparées aisément aux directions calculées du Soleil et de Sirius lors du lever héliaque à Sanga (Figure 3). La date du lever observable dépend de l’écart entre la hauteur sur l’horizon (élévation) de Sirius et du Soleil, imposé pour que l’étoile soit visible. A Sanga ( 3°19′ W /  14°32′ N), il est situé entre le 12 juillet, date à laquelle le Soleil et Sirius sont tous les deux à l’horizon et le 1er août où il existe déjà un écart de 18° entre l’élévation de Sirius et du Soleil. Entre les deux dates, l’angle azimutal du Soleil varie de 67 à 71° tandis que celui de Sirius est constant de 107°. L’observation  au niveau de l’horizon étant pratiquement impossible, les directions ont été également évaluées pour une position où les deux astres ont une élévation de 5° et elles correspondent à 73 et 109 degrés pour Soleil et Sirius [xxxii].

Fig. 3 – L’observatoire du lever héliaque
La vue de l’horizon depuis la grande arche de pierre. Face à elle, vers l’Est, deux rochers symbolisent le Soleil (à gauche) et Sirius (à droite), situés respectivement à 43 et 29 mètres. Sur le schéma, les variations de la position à l’horion du Soleil autour de la date du lever héliaque sont indiquées en gris, ainsi que la variation de l’angle de Sirius au cours de son lever. L’extrémité des rochers indique bien la position des astres lors du lever héliaque.

 

L’extrême bonne concordance entre ces positions et les directions des rochers démontre clairement que la disposition du terrain était pratiquement utilisée par les Dogon pour déterminer et observer le moment du lever héliaque de Sirius. La coïncidence devient plus claire lorsque l’on compare avec l’amplitude saisonnière de l’azimut du Soleil à son lever qui varie de 65° (au solstice d’hiver) à 114° (au solstice d’été). Curieusement néanmoins, le lever héliaque de Sirius à Sanga ne représente pas une époque particulièrement favorable dans l’année Dogon. En raison du climat de la région de  Bandiagara, il est situé au milieu de la saison des pluies et est de ce fait difficile à observer. La date de notre mission avait été choisie pour coïncider avec le meilleur intervalle de visibilité. Malgré un ciel parfois nuageux, nous avons pu néanmoins facilement vérifier visuellement et sur plusieurs nuits le phénomène, coïncidant avec l’alignement des rochers [xxxiii].

Il est très difficile de dire si le site a été aménagé ou simplement utilisé dans sa configuration particulière. La table, de par sa masse, n’a probablement pas pu être érigée à main d’homme  mais les rochers auraient pu être déplacés. Il s’agit de façon évidente d’une ré-appropriation au moins partielle du terrain et d’une configuration utilisé pour « mémoriser » une date et une configuration astronomique. En ceci, le dispositif peut être considéré comme un véritable « observatoire », en tout point analogue, quoique moins monumental, au célèbre site de Stonehenge (Wiltshire), dans le Sud de l’Angleterre où les alignements permettent de déterminer la date du solstice d’été.

Les premiers informateurs de G. Dieterlen ayant disparus, il est très difficile d’obtenir des informations complémentaires sur le rôle de ce lieu qui aujourd’hui semble plutôt délaissé. Servait-il ou a-t-il servi à la détermination du début de la cérémonie du Sigui ? Etait-il utile dans le compte des années qui sépare deux cérémonies ? Ou servait-il simplement comme en Egypte ancienne à la détermination de la durée de l’année et du calendrier ? Nous sommes obligés de laisser ces questions aux ethnologues qui voudront bien poursuivre l’œuvre de G. Dieterlen. On sait aujourd’hui que les Dogon ont occupé la falaise depuis probablement le XIIIe siècle, il est possible que progressivement certaines pratiques aient été perdues ou aient évoluées. Il est néanmoins certain que la préoccupation du lever héliaque traduit l’existence d’un savoir astronomique évolué qui, cette fois et de façon indiscutable, n’a aucun rapport avec une influence récente.

Conclusion

Bien au-delà de toutes nos attentes initiales, les relevés astronomiques simples qui ont pu être effectués dans des lieux désignés par les Dogon comme consacrés à Sirius ont apporté des résultats concrets, objectifs et précis qui permettent de tirer plusieurs conclusions.

Tout d’abord,  ils viennent confirmer la qualité et la rigueur du travail des ethnologues M. Griaule et G. Dieterlen et le soin qu’ils ont apporté au recueil des informations. Aucune information n’avait été « interprétée » voire « inventée » comme ont pu le suggérer certains contradicteurs. Puisque ces deux chercheurs d’exception sont aujourd’hui disparus, il convient ainsi de leur rendre hommage et faire taire des critiques injustes à leur égard.

Ces premiers relevés n’ont pas permis bien sûr d’apporter une réponse définitive sur l’origine des informations concernant le (ou les) compagnons de Sirius. L’énigme des compagnons reste non résolue même si certaines pistes peuvent être considérées. Dans une série de travaux récents, l’hypothèse d’un deuxième compagnon a été discutée pour rendre compte d’un possible changement de couleur de Sirius il y a environ 2000 ans [xxxiv]. L’interaction d’une petite étoile aurait ainsi perturbé l’atmosphère de Sirius. Ce phénomène, parfaitement perceptible à l’œil, nu aurait pu indirectement suggérer la présence de compagnon autour de l’étoile brillante. Un tel changement brutal d’aspect peut en effet être interprété par un observateur comme le résultat d’une cause extérieure, par exemple l’existence d’une deuxième étoile perturbatrice mais invisible. Les Dogon ont-ils eu connaissance de ce phénomène ancien par les astronomes égyptiens de la même façon qu’ils semblent avoir hérité d’eux la préoccupation du lever héliaque ? Comme l’a souligné le chercheur Cheikh Anta Diop, les connaissances de l’Egypte antique se sont certainement diffusé à travers l’Afrique grâce notamment à des voies de communication plus aisées dans le passé en raison d’un climat moins désertique. Il se peut que cette tradition astronomique ait été ainsi transmise aux Dogon, constituant la trame ayant donné naissance du mythe de « po tolo ».  Malheureusement, nous sommes là bien sûr dans d’hypothétiques spéculations dont il sera bien difficile d’apporter des preuves.

Du moins, la découverte de l’observatoire Dogon replace maintenant ces connaissances dans un univers Dogon où la préoccupation de Sirius était tout autant d’ordre scientifique que d’ordre symbolique. Les Dogon observaient bien Sirius et pour cela ils avaient construit un observatoire. De façon plus fondamentale, en association avec les mythes poétiques et fondateurs révélés par l’ethnologie, ils mettent en lumière, que cette préoccupation astronomique n’est très probablement que l’extrémité émergée d’un savoir beaucoup plus complet dont la teneur exacte n’est malheureusement pas connue mais qui semble avoir une parenté évidente avec les préoccupations des anciens Egyptiens.

Avec l’existence de l’observatoire de Sanga, le désert scientifique africain, vient donc de voir fleurir une fleur parmi tant d’autres à découvrir. Il donne ainsi raison à Check Anta Diop qui soulignait « Combien est impropre, quant au fond, la notion, si souvent ressassée, d’importation d’idéologies étrangères en Afrique : elle découle d’une parfaite ignorance du passé africain. Autant la technologie et la science modernes viennent d’Europe, autant, dans l’antiquité, le savoir universel coulait de la vallée du Nil vers le reste du monde, et en particulier vers la Grèce, qui servira de maillon intermédiaire. Par conséquent, aucune pensée, aucune idéologie n’est, par essence, étrangère à l’Afrique, qui fut la terre de leur enfantement. » [xxxv]

Existe-t-il d’autres sites similaires en Afrique ? C’est sans doute principalement aux Africains qu’incombe cette recherche du passé scientifique de l’Afrique. Eux seuls aujourd’hui, bien mieux que les « ethnologues » d’hier, ont les moyens de rapprocher témoignages oraux, coutumes locales et sites particuliers qui pourraient révéler à l’humanité une face de son savoir encore ignorée. Faire parler les hommes, faire parler les pierres pour que les premières bases du savoir humain puissent enfin être reconstituées totalement.

Jean-Marc Bonnet-Bidaud, Département d’Astrophysique, CEA, France

Cet article est adapté de la publication « L’observation de l’étoile Sirius par les Dogon » paru dans la revue ANKH, Revue d’Egyptologie et des Civilisations Africaines n°10/11, pp. 144-163 (2001-2002) http://ankhonline.com/ (avec l‘aimable autorisation de la revue).

 

Pour en savoir plus :

– voir les articles : http://bonnetbidaud.free.fr/sirius/pub_sirius.html

– et les vidéos : http://bonnetbidaud.free.fr/sirius/pub_media.html

Notes et Références bibliographiques

[i] Cheikh Anta DIOP (1981), « Civilisation ou Barbarie », Présence Africaine.

[ii] Joseph NEEDHAM (1954-1971) « Science and Civilisation in China », Cambridge Univ. Press,

[iii] Marcel GRIAULE et Germaine DIETERLEN (1950), « Un système soudanais de Sirius », Journal de la Société des Africanistes, tome XXV, p. 273-294

[iv] voir plus bas, note 10

[v] Germaine Dieterlen-Texier du Cros est décédée le 13 novembre 1999

[vi] Michel LEIRIS (1934), « L’Afrique fantôme », Gallimard, Collection Tel n°125, (édition 1981)

[vii] Marcel GRIAULE (1948) « Dieu d’eau », Livre de Poche n°4049, Fayard (ed. 1966)

[viii] Marcel GRIAULE (1938) « Masques Dogons », Musée de l’Homme, Institut d’Ethnologie, 4e édition 1994.

[ix] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen (1965) « Le Renard Pâle », 2e édition 1991, tome 1, Institut d’Ethnologie, Paris  (le deuxième tome était en voie d’achèvement lors la disparition de G. Dieterlen en 1999)

[x] Walter EA van BEEK (1991)  « Dogon Restudied« , Current Anthropology, Vol 32, Number 2, April 1991 p. 139

[xi] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen (1965), op. cit. p. 444

[xii] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen (1965), op. cit, p 473 et 474

[xiii] W. Mc CREA (1972),  “Astronomer’s luck”, QJRAS, 13, p.506

[xiv] voir notamment dans K. BRECHER (1979),  « Astronomy of the Ancients« , Eds Brecher & Feirtag, MIT Press, p. 91-115 et HETHERINGTON (1980), « Sirius-B and the gravitational redshift : An historical review », QJRAS, 21, p. 246

[xv] R. TEMPLE (1976), “The Sirius Mystery “ , Destiny Books, Rochester (Vermont USA), ed. 1987

[xvi] voir M. CLAGETT (1995), dans « Ancient Egyptian Science » Vol II, , Am. Philosophical Society, Philadelphie.

[xvii] voir CLAGETT, ibid

[xviii] cette année sidérale précise (d’environ 365,25 jours, très exactement 365,2563 jours) coexistait en Egypte avec un calendrier dit « vague » comportant 360 jours divisés en 12 mois de 30 jours (trois décans) et cinq jours francs dit « epagomènes ». L’écart, d’environ 0,25 jours par an entre les deux calendriers, entrainait un lent décalage du lever héliaque qui, dans le calendrier vague, se produit chaque année 0,25 jours plus tard. L’écart accumulé atteint ainsi un an entier au bout de 1461 ans (365,25/0,25), un très long cycle dite « période sothiaque » qui semble avoir été célébré par les Egyptiens au cours des millénaires couvrant leur histoire. La position du lever héliaque dans l’année vague permet par ailleurs une datation dans le cycle sothiaque, une méthode utilisée par les égyptologues pour situer certaines dynasties.

[xix] Parmi les étoiles les plus proches, Sirius est le 6e étoile à une distance de 8,6 années-lumière (81 000 milliards de kilomètres)

[xx] Friedrich BESSEL (1844), « On the Variations of the Proper Motions of Procyon and Sirius », MNRAS), 6, p.136

[xxi] Walter ADAMS (1915)  « The Spectrum of the Companion of Sirius« , PASP, 27, p. 236

[xxii] la température réelle de l’étoile est maintenant mesurée plus précisément à 25 000 degrés

[xxiii] en raison de l’erreur sur la température, le rayon de l’étoile était alors calculé comme 16 000 kilomètres, il est aujourd’hui estimé à (5845 +/- 175) kilomètres. Le rayon de Neptune est de 24 700 km, celui du Soleil de 696 000 km.

[xxiv] la première explication est due à Ralph FOWLER (1926), « On dense stars« , MNRAS, 87, 114

[xxv] on estime que près d’une étoile sur dix dans notre Galaxie s’est déjà transformée en naine blanche, leur nombre pourrait y avoisiner dix milliards.

[xxvi] dans l’échelle logarithmique des magnitudes (où un écart de 2,5 magnitude correspond à un flux dix fois plus faible), Sirius-A a une magnitude de –1,45, Sirius-B de 8,44, et  la plus faible étoile visible à l’œil nu a une magnitude d’environ 6.

[xxvii] D. BENEST & J.L. DUVENT (1995), « Is Sirius a triple star? », Astron. Astrophys. 299, 601, voir aussi GATEWOOD & GATEWOOD (1978), “A study of Sirius”, Astrophys. Journ. 225, 191

[xxviii] pour un compte-rendu filmé de cette misson, voir le film « Sirius, l’étoile Dogon », réalisateur J. Blumberg , CNRS 1999, https://youtu.be/gyh34nHE5XA

[xxix] à noter que dans la légende de la photographie du site dans le Renard Pâle (p. 465), la direction des deux rochers a été inversée

[xxx] Marcel GRIAULE  et Germaine Dieterlen (1965), op. cit. p. 443

[xxxi]  ibid, p. 461

[xxxii] Pour le détail, voir les calculs figurant en annexe 1 de « L’observation de l’étoile Sirius par les Dogon » ANKH, n°10/11, pp. 144-163 (2001-2002)

[xxxiii] Le phénomène a été enregistré dans une séquence  filmée qui, malgré ses imperfections dues aux conditions difficiles, illustre le déroulement du lever héliaque ( voir dans le film « Sirius, l’étoile Dogon », https://youtu.be/gyh34nHE5XA)

[xxxiv] J.M. BONNET-BIDAUD et C. GRY (1991), « The stellar field in the vicinity of Sirius and the color enigma », Astron. Astrophys. 252, 193, GRY & BONNBET-BIDAUD (1990), « Sirius and the color enigma » , Nature 347, 625 ; BONNET-BIDAUD & GRY, 1992, La Recherche 23, 105 et les résultats récents Bonnet-Bidaud, J. M.; Pantin E. (2008), « ADONIS high contrast infrared imaging of Sirius-B », Astronomy and Astrophysics, 489, pp.651-655

[xxxv] Cheikh Anta DIOP (1981), « Civilisation ou Barbarie », Présence Africaine, p. 12

 

 

L’observatoire astronomique sud-africain

L’observatoire astronomique sud-africain

Origines

L’Observatoire astronomique sud-africain aime à faire remonter son histoire à 1820, date à laquelle son institution mère, l’Observatoire royal du Cap de Bonne-Espérance, a été fondée.

L’Observatoire du Cap a été créé en tant que version méridionale de l’Observatoire royal de Greenwich, en Angleterre. Les scientifiques et les navigateurs anglais estimaient que le ciel de l’hémisphère sud avait été négligé depuis l’expédition de Nicolas-Louis de La Caille au Cap en 1751-53. Entre temps, de nombreuses étoiles avaient changé de position en raison de leur mouvement propre et les techniques d’observation s’étaient améliorées. La motivation pour un nouvel observatoire est venue du bureau des longitudes britannique, un organisme dont le but était d’améliorer la navigation en mer (l’une de leurs plus grandes réalisations a été d’encourager le développement des premiers chronomètres marins).

Le campus de l’Observatoire royal de la SAAO au Cap est au premier plan. Au milieu se trouve le bâtiment principal en forme de H datant des années 1820. À l’arrière-plan se trouve le Devil’s Peak, vu en silhouette contre la célèbre Table Mountain. À droite se trouve Lion’s Head.

Fondée en 1806, la colonie britannique du Cap de l’époque ne représentait qu’une petite partie de ce qu’est aujourd’hui l’Afrique du Sud et même de la province actuelle connue sous le nom de Western Cape. Le pays connu aujourd’hui sous le nom d’Afrique du Sud n’a été formé qu’en 1910, par la fusion de quatre entités politiques distinctes.

Le premier directeur sélectionné pour le nouvel observatoire a été Fearon Fallows, un jeune mathématicien de l’université de Cambridge. Il est arrivé au Cap en 1821 et a choisi une petite colline qui pouvait être observée à partir de navires amarrés à Table Bay, où il n’y avait pas encore de port. Il a dû organiser la construction du bâtiment de l’observatoire et l’installation des premiers instruments, qui étaient à la pointe de la technologie à cette époque.

L’Observatoire comportait en son centre deux salles principales, chacune avec des volets qui s’ouvraient pour donner une vue dégagée le long du méridien. L’une d’elles contenait un « cercle mural », un instrument fixé à un mur orienté nord-sud et utilisé pour observer les déclinaisons. L’autre contenait un instrument de transit et une horloge, utilisés pour trouver les ascensions droites. Le reste du bâtiment servait de résidence aux trois astronomes.

Fallows est mort d’une fièvre en 1831, trois ans seulement après l’achèvement du bâtiment.

Plan de l’Observatoire royal tel qu’il a été construit en 1825. Les ailes de ce bâtiment étaient des résidences pour les astronomes. Chacune des deux grandes salles d’observation avait des volets qui s’ouvraient le long du méridien afin que le cercle mural à gauche et le télescope méridien à droite puissent voir le ciel. La salle centrale n’a jamais été utilisée pour son utilisation initialement prévue.

 

L’Observatoire royal au XIXe siècle

Thomas Henderson lui succède, dégoûté par les conditions qu’il trouve au Cap, et ne reste qu’un peu plus d’un an. Cependant, cette année a été très productive, marquée par la première mesure de la distance d’une étoile. Il a pu mesurer la parallaxe d’Alpha Centauri, par hasard un bon choix car elle a la deuxième parallaxe la plus élevée connue jusqu’à présent.

La production de l’Observatoire sous l’impulsion des premiers astronomes était principalement une série de catalogues de positions d’étoiles. Mais ils devaient également faire des relevés géodésiques de la colonie en expansion et fournir un service de signalisation horaire pour que les capitaines de navires puissent vérifier leurs chronomètres.

Le plus célèbre des directeurs, que l’on appelait « His » ou « Her Majesty’s Astronomers », était David Gill, qui a travaillé au Cap de 1879 à 1907. Sa plus grande contribution a été d’introduire la technique de la photographie dans la réalisation de catalogues d’étoiles. Il se trouve qu’en 1882, une comète très brillante est apparue dans le ciel et a été photographiée par des amateurs locaux. Leur travail a montré très clairement que les techniques photographiques étaient alors devenues suffisamment sensibles pour enregistrer même les étoiles de fond. Gill installa un télescope spécial utilisant une lentille géante d’un type utilisé à l’époque par les photographes portraitistes. Il a pu construire un catalogue appelé « Cape Photographic Durchmusterung » ou CPD, contenant environ 450 000 étoiles. Cela aurait pris beaucoup plus de temps avec les anciennes observations visuelles. Les observations photographiques de ce type sont devenues la norme jusqu’à l’avènement des satellites spatiaux astrométriques tels qu’Hipparcos et Gaia de l’Agence spatiale européenne.

Les derniers jours de l’Observatoire du Cap

Sous la direction de Gill, l’Observatoire royal a acquis plusieurs télescopes et a commencé à s’intéresser à l’astrophysique. Plusieurs astronomes renommés y ont travaillé au cours du XXe siècle et le personnel total comptait environ 25 personnes à la fin de son mandat.

L’un des intérêts majeurs de l’Observatoire royal dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale était la photométrie de précision des étoiles, sous la direction de Alan W.J. Cousins. Il a été un pionnier et un utilisateur important de photomètres utilisant des tubes photomultiplicateurs, un type de détecteur électronique qui a été le plus fructueux et le plus précis jusqu’au développement des dispositifs à couplage de charge ou CCD. Ses normes pour la photométrie UBVRI ont été très largement adoptées.

Le soutien des astronomes britanniques à l’Observatoire royal a diminué dans les années 1960 pour diverses raisons. C’est en partie parce que l’astronomie, telle qu’elle était pratiquée en Grande-Bretagne, s’était déplacée vers le type d’objets découverts par les techniques radio et spatiales. En outre, le ciel du Cap souffrait de la pollution lumineuse. La politique d’apartheid du gouvernement sud-africain était également très mal vue par la plupart des astronomes.

L’observatoire risquait donc d’être fermé mais dans ses dernières années, une proposition a été faite pour créer une nouvelle institution commune britannique/sud-africaine, l’actuel Observatoire astronomique sud-africain (SAAO). Cette proposition intégrait également l’Observatoire de Johannesburg, connu sous le nom de Republic Observatory, une entité du gouvernement sud-africain. Ce dernier s’occupait principalement des étoiles doubles mais sa découverte la plus célèbre avait été celle de Proxima Centauri, l’étoile connue la plus proche, par Robert T.A. Innes en 1915. En 1987, le SAAO est devenu entièrement sud-africain.

 

L’observatoire astronomique sud-africain

Le 1er janvier 1972, l’Observatoire astronomique sud-africain a commencé son exploitation scientifique sous la direction de Sir Richard Woolley, qui venait de prendre sa retraite en tant que directeur de l’Observatoire royal de Greenwich en Angleterre. Une nouvelle station d’observation a été mise en place à Sutherland, à environ 400 km du Cap, dans le semi-désert du Karoo. Cette région est éloignée des villes et son climat est différent de celui du Cap. Les meilleurs et plus modernes télescopes existants ont été déplacés du Cap et de Johannesburg, le plus grand étant un télescope de 1,0 m qui se trouvait au Cap depuis 1964. Un autre télescope, l’instrument de 1,9 m qui avait appartenu à l’observatoire Radcliffe, une fondation privée britannique, a été ajouté en 1976. De nombreux astronomes de l’Observatoire royal étaient sur le point de prendre leur retraite et un certain nombre de jeunes docteurs ont pris leur place. Une collaboration fructueuse avec le département d’astronomie de l’université du Cap s’est mise en place, notamment dans le domaine de la photométrie à grande vitesse sous la direction de Brian Warner.

Woolley a été remplacé par Michael Feast en 1977. Sous sa direction, le personnel de recherche de la SAAO s’est étoffé et la production annuelle d’articles scientifiques a énormément augmenté. De nombreux  projets impliquaient la photométrie photoélectrique, la spectroscopie et la photométrie infrarouge. En 1992, Robert Stobie a succédé à Michael Feast. Bien que des tentatives aient été faites pour acquérir un télescope plus grand depuis 1987, ce n’est qu’avec le changement politique en faveur d’un gouvernement non racial en 1994 que cet objectif est devenu réalisable. Depuis cette date, de nombreux nouveaux télescopes, impliquant souvent des collaborations internationales, ont fait leur apparition à Sutherland.

 

Le plateau d’observation à Sutherland. Au fond se trouve le télescope SALT. A droite, l’ancien télescope Radcliffe de 1,9 m. De nombreux dômes plus petits contiennent des télescopes de surveillance automatisés exploités en collaboration avec des astronomes d’autres pays.

 

Une nouvelle ère a commencé en 1996 lorsque l’université du Texas a proposé de collaborer avec le SAAO pour copier son télescope Hobby-Eberly, qui permettait d’obtenir une très grande ouverture à une fraction du prix d’un instrument conventionnel monté en équateur ou en alt-azimut. En 2000, le financement du Southern African Large Telescope (SALT) a été obtenu, l’Afrique du Sud ayant participé pour environ un tiers à ce projet international. Le télescope était prêt à être utilisé à plein régime en 2011.

Le télescope SALT à Sutherland. Le miroir primaire comporte 91 segments hexagonaux et reste immobile pendant une observation. La réflexion du champ d’observation est suivie par les instruments de mesure au sommet du télescope.

Le plateau de Sutherland est devenu, au cours des deux dernières décennies, une mini-cité de télescopes. Avec le South African Radio Astronomy Observatory (SARAO), situé à 200 km de Carnarvon, qui comprend le radiotélescope MeerKAT et le futur Square Kilometer Array (SKA), l’astronomie sud-africaine est en bonne voie pour un avenir radieux.

Vers 2000, après la décision de construire le SALT, on s’est rendu compte que l’Afrique du Sud avait trop peu d’astronomes et un nouveau programme inter-universitaire a été lancé pour préparer davantage de diplômés en sciences, en particulier les Sud-africains noirs, à étudier en vue d’un doctorat. Ce programme est connu sous le nom de National Astrophysics and Space Science Programme (NASSP) et il a attiré de nombreux étudiants d’autres pays africains que l’Afrique du Sud.

Les programmes de sensibilisation et d’éducation ont été renforcés sous la direction de Phil Charles. Les succès obtenus dans ces domaines ont conduit le Bureau de l’Union Astronomique Internationale pour l’astronomie au service du développement (OAD) à établir son siège au SAAO, sous la direction de Kevin Govender.

 

 Ian Glass (South African Astronomical Observatory)

 

 

 

Astronomie culturelle – Réflexions sur les histoires du ciel nocturne

Astronomie culturelle – Réflexions sur les histoires du ciel nocturne

Katrien Kolenberg

Texte adapté du chapitre « Galileo au Sénégal » publié dans le livre African Cosmos – Stellar Arts (The Monacelli Press 2012, ISBN 9781580933438), sous la direction de Christine Muellen Kreamer.

Enseigner l’astronomie dans d’autres pays et cultures est un excellent moyen d’échanger des idées sur les différentes conceptions de l’Univers et sur notre place dans celui-ci. Cela a été une source d’inspiration pour mes propres recherches et a guidé mon travail au cours de la dernière décennie. Pour moi, ce voyage a commencé dans le cadre du programme TAD (Teaching Astronomy for Development, enseigner l’astronomie pour le développement) de l’Union astronomique internationale (UAI). Mes premiers efforts sérieux de sensibilisation dans le cadre du programme TAD ont eu lieu en Mongolie, où j’ai également eu la chance de voir une éclipse solaire époustouflante au désert de Gobi-Altaï le 1er août 2008. Mon point d’observation de cet événement céleste se trouvait à deux pas de l’endroit où un chaman local accomplissait ses rituels pour récupérer le Soleil du monstre qui le dévorait. À partir de ce moment, l’ethno-astronomie est devenue l’une de mes passions.

(suite…)

La circonférence de la Terre mesurée en Afrique il y a plus de 2000 ans

La circonférence de la Terre mesurée en Afrique il y a plus de 2000 ans

Aujourd’hui, il nous semble évident que la terre est ronde, et que sa circonférence est d’environs 40000 kilomètres. Les connaissances actuelles des propriétés de notre planète sont les fruits de plusieurs millénaires de réflexions, de mesures, de calculs de personnes aux quatre coins de notre planète. L’une des mesures les plus extraordinaires jamais faites par l’homme a été effectuée en Afrique…. Il y a 2250 ans!

Vue schématique de l’expérience d’Eratosthène. Un baton à Syène ne crée pas d’ombre au solstice d’été et l’angle de l’ombre d’un même bâton à Alexandrie est de 7.2 degrés par rapport à la verticale. Cela lui donne l’angle sous lequel on voit l’arc Syène-Alexandrie depuis le centre de la Terre. La mesure de la distance entre Syène et Alexandrire lui permet donc de mesurer la circonférence de la terre. Crédit: Cyril Langlois

Depuis près de 2500 ans, les Grecs savaient que la Terre était ronde, notamment suite à des observations de la forme de l’ombre de la terre durant des éclipses. Mais si la Terre est ronde, quelle est sa dimension? La première mesure de la circonférence de notre planète a été effectuée par Eratosthène, aussi connu sous le nom de Eratosthène de Cyrène, d’après sa ville de naissance, située dans l’actuelle Libye. Eratosthène était un érudit, qui inventa notamment la géographie et dirigeait la grande bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte. Ses connaissances en géographie lui ont permis de savoir qu’au moment du solstice d’été, le 21 juin dans l’hémisphère nord, il n’y avait pas d’ombre à Syène (la ville actuelle d’Assouan en Égypte). En effet, Assouan se trouve près du tropique du Cancer, et lors du solstice, le soleil y est au zénith: il n’ y a donc pas d’ombres. Le jour d’un solstice d’été, il mesura l’ombre d’un bâton planté verticalement plus au nord, à Alexandrie: celle-ci était inclinée de 7.2 degrés avec la verticale.
Alexandrie et Assouan se trouvent quasiment à la même longitude, si bien qu’elles sont sur le même méridien (une demi-ellipse imaginaire passant par les deux pôles de la terre). La mesure d’Eratosthène montre donc que la distance entre Assouan et Alexandrie correspond à 7,2 degrés du méridien, soit 1/50ème de la circonférence de la Terre (la circonférence fait 360 degrés).

Il ne lui reste donc plus qu’à mesurer la distance entre Syène et Alexandrie, puis de la multiplier par 50 pour obtenir la circonférence de la Terre. Mesurer une telle distance est simple aujourd’hui, notamment grâce aux GPS, mais 230 ans avant JC, cela était bien plus compliqué. Il est souvent rapporté qu’Erathostène a estimé cette distance en mesurant le temps de trajets de caravanes de chameaux. Il semble cependant qu’il ait utilisé les mesures de Bématistes, les géomètres de l’époque, qui mesuraient de distances en comptant leurs pas. Il a ainsi pu estimer que la distance entre les deux villes était de 5000 stades, et donc que la circonférence de la terre était de 250000 stades, ce qui correspondrait à environs 39400 kilomètres. La circonférence moyenne de la terre est maintenant estimée à 40070 kilomètres. Cette première mesure de la circonférence de la terre, faite en Afrique, était donc remarquablement précise!

Eric Lagadec, Observatoire de la Côte d’Azur

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