LE MAGAZINE DES SCIENCES DE L’UNIVERS EN AFRIQUE

L’Astrosymphonie, un spectacle où se mêlent la musique et l’astrophysique, a été présentée au public pour la première fois en avril dernier.

Mêler musique et astrophysique, jazz symphonique et théâtre, tel est le défi original du spectacle l’Astrosymphonie !

La musique a été composée par Pierre Baldy-Moulinier, professeur à l’École nationale de musique de Villeurbanne, et a été interprétée par les nombreux musiciens amateurs – dont de nombreux scientifiques – de l’orchestre l’Échappée belle, associés au quatuor de jazz Les Mojiz, sous la direction de Christophe Zhang, chercheur en mathématiques. L’œuvre est composée de six mouvements qui portent des noms évocateurs : « Le Big Bang », « Galaxies », « Origine des éléments », « Ondes gravitationnelles », « Systèmes en résonance » et « Formation d’étoiles et de planètes ». Entre ces six mouvements, trois astrophysiciennes et trois physiciens ont présenté de manière théâtrale les connaissances associées aux thèmes scientifiques. Deux courts moments musicaux en introduction et en conclusion encadrent le spectacle.

Noé Clément, chercheur en physique à la Sorbonne, membre de la SAF et guide à la tour d’astronomie de la Sorbonne, est également le président de l’orchestre l’Échappée belle [1]. Il a coordonné le projet et participé au spectacle à la fois comme musicien et comédien. Nous avons assisté à l’une des trois représentations d’avril à Paris et lui avons posé des questions sur ce spectacle original.

Noé Clément, le coordinateur du projet.

 

L’orchestre l’Échappée belle.

l’Astronomie : Qu’est-ce qui vous a poussé à créer et à présenter l’Astrosymphonie ?
Noé Clément : Le projet est né en 2023. Le compositeur Pierre Baldy-Moulinier avait alors déjà écrit deux versions de l’Astrosymphonie, l’une pour orchestre d’harmonie et l’autre pour big band. Une rencontre, par hasard, entre le compositeur et Matvei, contrebassiste à l’Échappée belle et jazzman assidu, a ouvert la porte à une nouvelle version pour orchestre symphonique…
J’entrais alors dans ma dernière année de thèse en astrophysique. Une discussion avec Matvei et Christophe, le chef d’orchestre, nous a décidés à convaincre l’orchestre de saisir cette chance unique.

 La musique et le texte ont-ils été écrits en parallèle ou l’un après l’autre ? Et pourriez-vous dire si l’une des deux disciplines, musique et astrophysique, était prédominante dans ce spectacle ?
Le compositeur Pierre Baldy-Moulinier a été guidé par l’astrophysicien Guillaume Laibe. L’œuvre regorge d’illustrations musicales de phénomènes scientifiques, très originales et créatives. À partir des phénomènes que Pierre et Guillaume avaient choisi de mettre en musique, nous avons écrit la pièce de théâtre associée. Nous nous sommes efforcés de placer musique et astrophysique à égalité, de sorte qu’aucun de ces deux thèmes ne prenne le dessus sur l’autre et qu’ils se nourrissent l’un de l’autre.

 Qui sont les astrophysiciens qui ont participé au spectacle et a-t-il été facile de les convaincre de devenir des acteurs ?
Il faudrait plutôt parler d’astrophysiciennes, car les trois rôles principaux sont tenus par Romane Cologni, Lucie Cros et Sarah Joiret ! Romane a une expérience de la scène presque hebdomadaire, participant à de nombreux spectacles d’improvisation. Lucie est également comédienne amateure et engagée dans la diffusion des sciences. Sarah est habituée aux prises de parole en public et multiprimée en vulgarisation scientifique [2]. C’est précisément parce qu’il y avait une dimension théâtrale qu’elles ont tout de suite accepté de rejoindre l’aventure ! Nous n’aurions pas pu rêver de meilleures têtes d’affiche.
Au casting s’ajoutent Christophe Zhang, chef d’orchestre et mathématicien, Simon Biquard et David Trestini, tous deux violonistes dans l’orchestre et physiciens, qui ont aussi été séduits par cette nouvelle expérience. Antoine Sarotte, corniste et comédien de métier, complète le casting. Son expérience de la scène fut très précieuse pour nous permettre de trouver le ton juste.
En outre, nous avons eu l’immense chance de faire une répétition avec la metteuse en scène Sarah Mesguich. Ses conseils nous ont permis de passer un vrai cap dans notre jeu, de mettre le théâtre au service de la science, de pleinement devenir des acteurs.

Les astrophysiciennes Lucie Cros, Romane Cologni et Sarah Joiret (de gauche à droite).

 

Romane Cologni et Christophe Zhang en train de construire un Univers.

Pourriez-vous présenter brièvement l’orchestre : quand a-t-il été fondé ? Combien de musiciens et, en général, quels sont leurs parcours ? Comment l’idée d’un thème astronomique a-t-elle été accueillie et combien de temps a-t-il été nécessaire pour peaufiner ce programme musical ?
L’orchestre l’Échappée belle a été fondé à Paris en 2021 par un groupe de jeunes amis, ingénieurs et chercheurs, qui s’est constitué sur les bancs des grandes écoles du plateau de Saclay. L’orchestre compte aujourd’hui près d’une quinzaine de docteurs ! Il réunit, selon les projets, trente à soixante musiciens qui partagent une même ambition  : rendre la musique classique accessible à tous. Ses concerts intègrent une approche pédagogique, pour donner des clés d’écoute au public. L’orchestre se produit en région parisienne pendant l’année scolaire et à travers la France l’été, sous forme de tournée dans une région.
Le thème astronomique, associé à un genre nouveau pour l’orchestre, le jazz, a été très bien accueilli par les musiciens, curieux d’explorer une nouvelle voie. Cette voie, exigeante toutefois, a demandé pas moins de deux ans et demi de préparation. Deux ans, d’abord, pendant lesquels le compositeur a écrit l’œuvre, mouvement par mouvement. Pendant cette période, nous avons fait plusieurs répétitions « laboratoires », en lui faisant des retours. Une fois l’œuvre achevée, six mois intenses ont été nécessaires pour monter le programme.

 La composition musicale peut-elle être rattachée à un genre symphonique, ou bien peut-on la considérer comme une création originale de jazz symphonique ?
Le terme « jazz symphonique » illustre bien ce qu’est l’Astrosymphonie interprétée par l’Échappée belle. L’œuvre, plus largement, peut s’identifier au jazz fusion, qui mêle le jazz à d’autres courants musicaux comme le rock, le funk, la musique latino. De nombreux passages des mouvements de l’Astrosymphonie ont été réécrits pour l’orchestre à partir de la version pour big band. Toutefois, certains passages de l’œuvre, écrits spécialement pour la version symphonique – par exemple la valse dans le deuxième mouvement « Galaxies » –, exploitent pleinement le potentiel des instruments à cordes et ajoutent une nouvelle dimension à cette version.

 Pour que la musique éclaire la science, elle doit favoriser des évocations, plutôt que de susciter des émotions. Pourriez-vous évoquer quelques-uns des moments où la musique illustre particulièrement bien un phénomène d’importance en astrophysique ou un objet céleste ?
Il est difficile de ne retenir que quelques moments, tant le nombre de phénomènes illustrés est important. En voici tout de même quelques-uns :
– Le « Big Bang » commence par une musique très agitée, représentant l’expansion rapide de l’Univers. À mesure qu’il se refroidit, la musique se dirige vers des notes plus graves. La suite du mouvement illustre la naissance des premières étoiles par une mélodie cristalline.
– Dans « Origine des éléments », le compositeur part de la notation anglophone des notes de musique (A = la, B = si, C = do, D = ré…) pour représenter le tableau périodique des éléments. Il met en musique une suite de réactions nucléaires où les notes répétées représentent la fusion d’atomes pour en former de nouveaux. Jusqu’à une explosion musicale illustrant le franchissement de la barrière du fer.

 Au cours de l’interprétation de l’une des pièces, un musicien s’est levé et a battu durant quelques instants une mesure différente de celle que battait le chef d’orchestre. Que signifiait cet épisode peu banal ?
Cet épisode se produit dans le mouvement « Ondes gravitationnelles ». Il illustre la distorsion de l’espace-temps et les différences d’observation en fonction du référentiel (surtout à proximité d’un trou noir). Musicalement, cela se traduit par des glissades chez les cordes (pour la distorsion) et par des motifs dans un tempo indépendant de la rythmique principale au sein d’autres groupes (bois et cuivres), représentant chacun un référentiel différent. Pour faciliter la réalisation, particulièrement difficile pour les cuivres qui ont de longs motifs à jouer, ces derniers sont dirigés par l’un des leurs pour tenir leur propre tempo, indépendant de celui du chef d’orchestre.

A-t-il été facile d’organiser le spectacle et d’obtenir du soutien (financier, technique, etc.) ?
L’organisation du spectacle a été très intense, avec son lot de difficultés que nous avons toutes surmontées. Nous avons presque tout organisé nous-mêmes. Le soutien de la Société française d’astronomie et d’astrophysique (SF2A), dès le début du projet, a facilité son lancement. L’aide de l’Institut Pierre-Simon-Laplace a assuré la continuité. La délivrance, si je puis dire, est venue du Programme et équipements prioritaires de recherche Origins (du programme France 2030), qui nous a accordé un soutien décisif. Ce soutien a notamment permis de proposer une tarification à prix abordables pour la billetterie.

Quelles sont vos prochaines étapes ? Y aura-t-il d’autres représentations de l’Astrosymphonie ? Envisagez-vous déjà de nouveaux projets ?
Nous réfléchissons à d’éventuelles autres représentations de l’Astrosymphonie ! Mais cela dépendra principalement de la volonté de salles de spectacle de nous intégrer dans leur programmation. Nous attendons avec impatience la captation audiovisuelle du spectacle réalisée par les étudiants de l’école de cinéma EICAR, qui sera disponible d’ici à l’été et constituera une belle vitrine. Sur le plus long terme, suite au succès de l’Astrosymphonie, nous réfléchissons déjà à un possible nouveau projet qui associerait encore science et musique, mais ça, c’est une autre histoire…

Le public applaudit vivement à la fin du spectacle.

Article écrit par:
Jim CURLIN | Société astronomique de France
Maria CURLIN | Société astronomique de France
Marie-Claude PASKOFF | Société astronomique de France

Crédits photos : C. Lamblin, A. Lefrère, A. Montulé, B. Rigou-Chemin

Notes

  1. Le site web de l’orchestre : [www.orchestre-echappee-belle.fr].
  2. Sarah Joiret a reçu le prix Camille-Flammarion en 2022. Ce prix est décerné par la Société astronomique de France et la Société française d’astronomie et d’astrophysique pour récompenser une action de médiation scientifique menée par un doctorant ou une doctorante en sciences de l’Univers.
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