Propos recueillis par David Baratoux pour L’Astronomie Afrique.

La salle de contrôle de vol du Space Telescope Science Institute à Baltimore. C’est depuis cette salle que les scientifiques ont suivi le lancement du télescope James Webb. (Photo: Washington Post par Katherine Frey, Crédit: Seattletimes)
Meriem, vous travaillez au Space Telescope Science Institute, le STScI, aux Etats-Unis. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est exactement cette institution et quel rôle elle joue dans l’astronomie mondiale ?
Le STScI, c’est en quelque sorte le quartier général de l’astronomie spatiale. Fondé en 1981 par la NASA, c’est l’institution qui opère le télescope Hubble depuis 1990 et le JWST (James Webb Space Telescope) depuis son lancement en 2022. À la fois centre de recherche, salle de contrôle et immense bibliothèque de données spatiales, c’est là que les chercheurs du monde entier soumettent leurs idées d’observation, que les télescopes sont pilotés, et que les données sont traitées puis partagées avec toute la communauté scientifique mondiale. Pour moi, qui ai grandi au Maroc, travailler ici est une chance que je mesure chaque jour.
Comment s’est passé votre recrutement pour rejoindre ce centre ? Était-ce très compétitif ? Avez-vous perçu le fait d’être Marocaine comme une difficulté, un risque de devoir faire face à des préjugés lors de votre candidature ?
Le recrutement suit un processus très formel avec un dossier scientifique, des lettres de recommandation, et des entretiens. C’est effectivement très compétitif, le STScI attire des candidats du monde entier, et les postes de post-doctorat y sont extrêmement demandés. Ce qui m’a peut-être donné un avantage, c’est mon double profil, à la fois observatrice et modélisatrice, et surtout bien ancrée dans une communauté scientifique impliquée dans les premières analyses des données JWST. Mes travaux à l’Institut d’Astrophysique Spatiale, à l’Université Paris Saclay ont été déterminants à cet égard.
Quant à la question sur mes origines. C’est une question que je me pose toujours avant chaque recrutement. Est-ce que mon nom, mon origine, mon parcours allaient peser dans la balance d’une façon ou d’une autre ? Quand on postule, on sait qu’on est en concurrence avec des collègues formés dans les plus grandes universités américaines, qui ont souvent des réseaux plus établis dans ce milieu. Ça demande une vraie confiance en son travail, et une capacité à ne pas se laisser décourager par le doute, ce syndrome que beaucoup de jeunes chercheuses connaissent, et que certains profils comme le mien peuvent ressentir de façon amplifiée.
Ce que je sais, c’est que j’ai postulé avec un dossier scientifique que je défendais pleinement, et que j’ai été soutenue par des mentors qui ont cru en mon travail. Et quelque part, je crois que ma singularité et ma perspective n’étaient pas un obstacle, elles ont convaincu. En travaillant ici, j’ai compris que la meilleure science émerge précisément de cette richesse-là.
Vous mentionnez la sélection des propositions d’observation. Comment fonctionne ce processus, qui décide ce que le JWST va observer ?
C’est le STScI qui organise et coordonne ce processus, mais dans le fond, c’est la communauté scientifique mondiale qui décide. Chaque année, des chercheurs de tous les pays sont invités à soumettre leurs idées d’observation. Ces propositions sont ensuite évaluées par d’autres scientifiques selon un système dit « doublement anonyme » : ni les évaluateurs ne savent qui a soumis la proposition, ni les chercheurs ne savent qui les évalue. Cela permet de juger la science pour ce qu’elle est, sans que le nom de l’institution ou la notoriété du chercheur n’influence la décision.
Et en pratique, est-ce que ça se traduit par beaucoup de demandes ? Le télescope est-il si sollicité ?
Énormément ! Et justement, les résultats du Cycle 5, qui correspond à la cinquième année de science du JWST, viennent d’être publiés aujourd’hui même, donc je peux vous donner des chiffres tout frais ! Pas moins de 2 855 propositions ont été soumises cette année, réclamant près de 100 000 heures d’observation pour seulement 8 000 heures disponibles. Le comité d’allocation a formulé ses recommandations à la direction du STScI, qui a approuvé la sélection finale de 254 programmes. Une proposition sur douze est acceptée.
Ce qui me touche dans ces chiffres, c’est la diversité : les propositions retenues émanent de 2 333 chercheurs issus de 37 pays différents, et 46% d’entre elles sont portées par des chercheurs qui utilisent le JWST pour la première fois. Ce n’est pas un club fermé, une équipe en Afrique peut tout à fait obtenir du temps sur le JWST face à une grande université américaine ou européenne, à condition que la science soit solide.
Il y a aussi une dimension archive qui est centrale au STScI. Qu’est-ce que le MAST, et pourquoi est-ce important pour l’astronomie mondiale ?
Le MAST (Mikulski Archive for Space Telescopes, Spotlight on Data: MAST | Science Data Portal) est une plateforme qui conserve et distribue les données de plus de vingt missions astronomiques. C’est une bibliothèque astronomique ouverte, accessible à n’importe quel chercheur dans le monde, gratuitement. Elle rassemble les données de Hubble, du JWST, mais aussi de missions comme TESS pour les exoplanètes, Swift, GALEX, et bien d’autres encore.
Ce qui est remarquable, c’est que la majorité des publications scientifiques qui citent des données Hubble reposent sur des observations archivées, pas nécessairement sur des observations nouvelles. Les données continuent de produire de la science des années, parfois des décennies après avoir été collectées. Pour un jeune chercheur africain qui n’a pas accès à un grand observatoire, le MAST est une porte d’entrée réelle vers la recherche de pointe. J’ai moi-même construit une partie de ma thèse sur des données d’archives.
Les données du JWST sont accessibles via MAST, avec des outils de recherche croisée avec Hubble et d’autres observatoires, ce qui permet une science multi-longueurs d’onde extrêmement puissante. Et STScI traduit aussi ces résultats en images, récits et vidéos pour le grand public, ce travail de médiation fait aussi partie intégrante de notre mission.
Parlons de votre propre recherche au STScI. Sur quoi travaillez-vous en ce moment, et qu’est-ce qui rend votre programme d’observation avec le JWST particulièrement original ?
Un des programmes sur lesquels je travaille porte sur le Petit Nuage de Magellan, une galaxie naine voisine de la Voie Lactée, visible à l’œil nu depuis l’hémisphère sud. Ce qui la rend si précieuse scientifiquement, c’est qu’elle présente une composition chimique très différente de notre galaxie : elle contient beaucoup moins d’éléments lourds, ce que les astronomes appellent les « métaux », c’est-à-dire tout ce qui est plus lourd que l’hélium. Cela en fait un analogue local des galaxies de l’univers jeune : en l’observant aujourd’hui, on peut étudier des processus chimiques similaires à ceux qui se déroulaient dans l’univers à ses débuts, sans avoir à regarder à des milliards d’années-lumière de distance.

Une image optique du télescope spatial Hubble révèle une partie du Petit Nuage de Magellan. (Crédit image : NASA/ESA/STScI/AURA)
Ce que j’étudie précisément, ce sont les interfaces des nuages moléculaires, des zones de transition composées de gaz et de poussière sculptées par le rayonnement intense de jeunes étoiles massives. C’est là où se joue une grande partie de la chimie interstellaire : des molécules organiques complexes, notamment les hydrocarbures aromatiques polycycliques (ou PAHs), y sont détruites, reconfigurées, et potentiellement réassemblées. Ces molécules sont considérées comme l’un des plus grands réservoirs de matière organique de l’univers. Comprendre comment ces molécules évoluent dans des environnements extrêmes comme le Petit Nuage de Magellan, c’est mieux comprendre comment la matière entre les étoiles se transforme et s’enrichit au fil du temps.
Un mot pour les jeunes astronomes africains qui rêvent de contribuer un jour à ces grandes missions ?
Je leur dirais que les données sont là, disponibles pour tout le monde. Le MAST est un projet financé par la NASA pour mettre à disposition de la communauté astronomique mondiale des archives ouvertes, couvrant l’optique, l’ultraviolet et l’infrarouge. Il suffit d’une connexion internet et de savoir coder en Python pour commencer à analyser des données de classe mondiale. La barrière n’est plus instrumentale, elle est dans la formation et la confiance en soi.
Rejoignez des équipes qui ont déjà une expérience d’observation, participez aux ateliers JWST et aux appels à propositions en équipe et n’oubliez pas que chaque observation du JWST finit dans une archive publique, disponible pour toujours. La science que vous ferez dans dix ans avec ces données n’a peut-être pas encore été imaginée.
Le Space Telescope Science Institute met à disposition une documentation technique complète sur jwst-docs.stsci.edu, que l’on appelle le JDox. C’est la référence centrale pour tout ce qui concerne le fonctionnement du télescope et les outils de proposition. Et pour ceux qui préfèrent apprendre en vidéo, la chaîne YouTube JWSTObserver propose des tutoriels sur une grande variété de sujets : comment utiliser les outils de planification d’observations, comment préparer une proposition, comment analyser les données. On y trouve aussi les enregistrements des JWebbinars et des séminaires réguliers sur l’analyse des données JWST. Tout est gratuit, tout est accessible. Il n’y a aucune raison qu’un jeune astronome africain ne s’en empare pas.
Au-delà de la recherche, est-ce que le grand public peut suivre ce que fait le JWST en temps réel ? Quelles ressources recommanderiez-vous à un passionné d’astronomie, ou même à un simple curieux ?
Absolument et c’est l’une des choses qui me rend fière de travailler dans cet écosystème. Il y a des ressources vraiment remarquables, accessibles à tous, gratuitement.
La première que je recommande, c’est spacetelescopelive.org/webb, un site qui montre en temps réel ce que le JWST est en train d’observer. Quelle cible, quel instrument, quelle durée d’exposition. C’est fascinant, on peut littéralement suivre le télescope dans son travail quotidien.
universe-of-learning.org est une plateforme NASA développée par le STScI en partenariat avec Caltech/IPAC, le Center for Astrophysics de Harvard & Smithsonian, et le Jet Propulsion Laboratory. Elle connecte le grand public aux données, aux découvertes et aux experts des missions spatiales de la NASA. On y trouve des milliers d’images collectées par des télescopes spatiaux, des visualisations 3D d’objets cosmiques, et des activités concrètes pour tous les âges. C’est une mine d’or pour les enseignants, les animateurs scientifiques, et les curieux.
Et puis il y a les réseaux sociaux. Les comptes officiels de @SpaceTelescope @NASAWebb et @HubbleTelescope publient régulièrement des images spectaculaires accompagnées d’explications accessibles. Le STScI est aussi très actif sur Instagram @space_telescopes et YouTube @spacetelescopevision, avec des vidéos de médiation scientifique de haute qualité.
