LE MAGAZINE DES SCIENCES DE L’UNIVERS EN AFRIQUE

A travers des programmes de science participative, la découverte d’astéroïdes n’est plus réservée aux grands observatoires ou aux astronomes professionnels. Aujourd’hui, avec un ordinateur, de la rigueur et de la passion, des scientifiques amateurs et des étudiants peuvent contribuer directement à l’exploration du système solaire.

C’est notamment le cas à travers l’International Astronomical Search Collaboration (IASC), une initiative soutenue par la NASA qui permet à des participants du monde entier d’analyser des images astronomiques et d’identifier de nouveaux objets célestes.

Dans cet entretien, Andoniaina Rajaonarivelo, basé à Madagascar, et Mustapha Benguesmia, en Algérie, reviennent sur leur expérience, leur découverte respective des astéroïdes «2024 WF60» et «2024 WH52» et leur vision de l’astronomie en Afrique.

De la passion à la pratique scientifique

Les parcours d’Andoniaina et de Mustapha illustrent deux chemins différents vers une même passion.

À Madagascar, Andoniaina Rajaonarivelo est aujourd’hui directeur de l’Observatoire astronomique d’Ecoles du Monde Madagascar et le président sortant de l’association Haikintana. Ces recherches en astronomie sont dirigés la recherche en pollution lumineuse et l’environnement nocturne, la relation qu’a l’homme avec le ciel nocturne et l’astronomie pour l’éducation.. Pourtant, son intérêt pour l’astronomie n’a pas toujours été évident :
« Ce n’est qu’en première année à l’université que mon intérêt est né, grâce à un professeur qui m’a profondément marqué par sa manière de transmettre l’astronomie. »

Andoniana Rajaonarivelo

De son côté, Mustapha Benguesmia, astrophotographe et stagiaire en astrophysique en Algérie, s’est passionné très tôt pour le ciel :
« Je suis passionné d’astronomie depuis mon enfance. Les magazines scientifiques et les images du ciel profond ont été une véritable source d’inspiration. »

Mustapha Benguesmia

Tous deux ont découvert la recherche d’astéroïdes via les campagnes de recherche organisés par l’IASC. Andoniaina s’y est lancé avec son Haikintana depuis 2021, tandis que Mustapha a rejoint le programme plus récemment, en 2024.

Ils ont tous les deux une motivation : contribuer au développement de l’astronomie.

Comprendre la détection d’astéroïdes

Les campagnes de l’IASC reposent sur un principe simple mais rigoureux : analyser des images du ciel pour détecter des nouveaux objets géocroiseurs ou potentiellement  dangereux pour la Terre.

Les participants reçoivent pour chaque campagne une série d’images issue notamment du télescope Pan-STARRS qu’ils doivent analyser en groupe en utilisant le logiciel Astrometrica. Le logiciel Astrometrica, permet d’effectuer des mesures astrométriques et de générer des rapports destinés au Minor Planet Center (MPC). En faisant défiler les images comme une animation, ils peuvent repérer de minuscules points lumineux se déplaçant entre les étoiles, signature caractéristique d’un astéroïde.

Comme l’explique Andoniaina :
« On anime les images, on cherche les petits points qui se déplacent. Quand on en trouve un, on vérifie s’il est déjà connu, puis on l’ajoute au rapport. »

Un travail qui demande à la fois rigueur et patience. L’analyse d’une image (ou séries d’image) peut prendre entre quelques minutes et une quinzaine de minutes. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une véritable démarche scientifique : chaque détection contribue à améliorer les connaissances sur les objets du système solaire.

Le moment de la découverte

C’est souvent dans la simplicité du quotidien que survient un moment exceptionnel. Pour Andoniaina, la découverte s’est faite chez lui, devant son ordinateur, comme lors de nombreuses sessions d’analyse :
« J’ai tellement analysé d’images que je ne me souviens même plus du code exact de l’objet. »

De son côté, Mustapha se souvient d’un moment intense :
« C’était un moment très intense et plein d’excitation. J’avais déjà rencontré de nombreux faux positifs, mais cette fois,j’ai su que l’objet était prometteur. »

Après la détection, commence une phase d’attente. Les observations sont analysées par d’autres participants, vérifiées, puis confirmées progressivement par la communauté scientifique. D’abord la confirmation de découverte préliminaire, lorsque l’objet, et la le statut de découverte provisoire ‘Provisional discovery’, un an après, une fois que la détection est confirmée et que l’orbite de l’objet est déterminée.

Attestation de participation à la campagne ayant conduit à la découverte de l’astéroïde détecté par Andoniana

Lorsque la confirmation arrive, l’émotion est au rendez-vous.
« J’étais extrêmement heureux : non seulement cela ajoutait une découverte à mon parcours, mais cela confirmait aussi que mon intuition était la bonne », confie Mustapha.
« Un sourire au réveil en voyant le mail », raconte Andoniaina.

Découvrir un astéroïde, c’est aussi prendre conscience de l’immensité du cosmos :
« C’est un mélange d’adrénaline, d’humilité et de satisfaction intellectuelle », explique Mustapha.

 

Attestation de découverte provisoire des astéroïdes détectés par Andoniana «2024 WF60»

 

Attestation de découverte provisoire des astéroïdes détectés par Mustapha «2024 WH52»

Au-delà de la contribution à la science, cette découverte est une satisfaction et une contribution à la carrière de tout chercheurs et scientifique comme le confirme Andoniana :

« Ce sera un bon élément dans mon CV, dire au gens : J’ai trouvé un astéroïde, ça fait très sensationnelle ! »

Une science accessible, un impact réel

Au-delà de la performance personnelle, les deux chercheurs insistent sur l’importance scientifique de ces travaux.

La recherche d’astéroïdes ne relève pas seulement de la curiosité scientifique : elle participe aussi à la défense planétaire, en permettant de suivre les objets susceptibles de représenter un danger pour la Terre.

Mais l’impact est aussi éducatif et sociétal.

Pour Mustapha, cette expérience démontre que la science est aujourd’hui plus accessible que jamais :
« Avec un simple ordinateur et une connexion Internet, il est possible de contribuer à de véritables découvertes scientifiques. »

Un message particulièrement fort pour le continent africain, où les infrastructures scientifiques restent parfois limitées.
« Cela me donne une vision encore plus ambitieuse de ce que l’astronomie africaine pourra accomplir lorsque davantage de ressources seront disponibles » ajoute Mustapha

De plus ce projet de science participative permet aux participants de développer de véritables compétences utiles en astronomie et en science en général, comme le confirme :
Andoniana : « Cette expérience m’a aidé à comprendre les rapports d’observation de petits corps dans le système solaire, de découvrir le concept d’astrométrie également »
Et Mustapha : « Cette expérience m’a permis de développer des compétences en analyse de données astronomiques, en travail d’équipe et en engagement scientifique citoyen. »

Inspirer une génération de scientifiques africains

Les deux participants sont unanimes : ce type de programme peut jouer un rôle majeur dans le développement de l’astronomie en Afrique.

En permettant aux jeunes d’accéder à des données réelles et de participer à des projets concrets, ces initiatives contribuent à créer une nouvelle dynamique scientifique.

« Cela donne aux jeunes un moyen de manipuler des données et de rayonner », souligne Andoniaina.
« L’enthousiasme et l’énergie existent déjà ; il s’agit maintenant de canaliser cette motivation dans la bonne direction. », ajoute Mustapha.

Leur message aux jeunes passionnés d’astronomie, qui aimeraient participer à des projets scientifiques comme celui-ci, est clair et direct :
« Faites-le. Osez. N’ayez pas peur. »
« Ces opportunités sont réelles et accessibles. »

Et comme motivation, ils rappellent :

Andonaina : « j’espère qu’il sera encore observé et que plus tard je pourrai lui attribuer un nom. C’est toujours chouette “d’apporter sa pierre” ou bien pour mon cas : trouver sa pierre, à l’édifice de la connaissance humaine. »

Mustapha : « Les études sont importantes, mais elles ne suffisent pas toujours : il faut aussi construire un véritable portfolio de recherche et contribuer concrètement à la science. »

Regarder vers l’avenir

Forts de cette expérience, Andoniaina et Mustapha envisagent la suite avec ambition.

À Madagascar, Andoniaina souhaite poursuivre ses recherches sur la pollution lumineuse et développer l’astronomie éducative à travers les programmes de science participatives, tout en contribuant au rayonnement de l’Observertaoire de l’Ecole du Monde. De son côté, Mustapha ambitionne de contribuer à l’organisation des projets de science participative et d’encourager davantage de jeunes à s’engager dans la recherche.

Car au-delà des découvertes, l’enjeu est aussi humain : faire comprendre que la science est accessible, et que chacun peut y contribuer.

Pour finir nous avons demandé aux deux astronomes quel nom aurait-ils choisi pour les astéroides qu’ils ont découvert :

Mustapha répond :
« Si je ne choisissais pas de lui donner mon propre nom, j’aimerais lui attribuer un nom symbolique, peut-être lié à un lieu ou à une région afin de le mettre en avant à travers la science, afin d’inspirer les gens.»

Propos recueillis par Prudence AYIVI pour L’Astronomie Afrique

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