
La personne qui a gagné le concours, c’est Abdouldjalil Djarri.
Il a 33 ans, il vit à Constantine. Ingénieur en informatique de formation, il dirige aujourd’hui sa propre agence de design. Et il est dans l’astronomie depuis longtemps : il a rejoint l’Association Sirius à 13 ans, presque vingt ans de maison. On l’a appelé pour parler de cette photo, celle du Soleil à 97 % caché qui se couche derrière un rocher, au large d’El Marsa, dans la wilaya de Chlef.

1er Prix_Abdouldjalil Djarri_Ténès, Chlef
Alors, comment tout a commencé pour toi ?
Il y a une scène que je n’oublie pas. 2006, en Libye. On était partis avec l’association voir une éclipse totale. Autour de moi, il y avait des astronomes, des photographes pros, et je voyais les images qu’ils ramenaient. Je ne pouvais pas arrêter d’y penser. Une fois rentré, j’ai saoulé mon oncle de questions, lui qui est l’un des fondateurs de Sirius et mon mentor encore aujourd’hui. Pourquoi ce matériel, pas un autre, où on trouve ça, est-ce que j’aurai un jour les moyens. Il a répondu à tout, pendant des heures. Mon père m’a offert mon premier appareil à 15 ans. Et depuis, ça n’a plus jamais vraiment arrêté.
Et cette éclipse-là, celle d’août, comment tu l’as vécue ?
Avant de parler de la photo, il faut parler de ce qu’il y avait avant. Cette année a été dure. L’agence, la pression, tout ça m’a éloigné de ce que j’aime vraiment. Pendant des années, à chaque éclipse, je trouvais une excuse pour ne pas y aller. Pas assez de temps, trop de travail. Cette fois, j’ai fait le contraire. Un voyage de trois jours, alors que je n’avais pas vraiment le temps, je l’ai pris comme une thérapie. Pas comme un luxe. La photo que j’ai rapportée, c’était la première fois que je touchais un appareil depuis cinq ou six ans.
« Ça valait chaque heure. C’était une thérapie. »
En vrai, partir, c’était toute une expédition. Je quitte Constantine le soir du 11, j’arrive à Chlef vers trois heures du matin. Le lendemain, direction El Marsa, une petite ville sur la côte, pour un plan que je préparais depuis des semaines. J’avais utilisé Google Maps pour mesurer les distances, SunCalc pour calculer la trajectoire exacte du Soleil ce jour-là. Et la simulation donnait quelque chose de très précis : d’un point bien précis de la côte, le Soleil devait se coucher, éclipsé à 97 %, presque pile derrière un îlot rocheux à 780 mètres du rivage. Le Soleil ne serait qu’à 3° au-dessus de l’horizon. Il me fallait donc deux choses qui vont rarement ensemble : une ligne d’horizon ouverte, donc la mer, et un peu de hauteur pour découper une silhouette humaine. Une roche qui sort de l’eau, c’était la seule solution pour avoir les deux. Je n’avais pas de plan B.
Un ami a ramé jusqu’à l’îlot. Quarante minutes de traversée. Moi, pendant ce temps, je me calais sur les coordonnées GPS exactes que la simulation demandait. Si je ratais de quelques dizaines de mètres, l’alignement était foutu. À 19 h 41, le Soleil, réduit à un petit croissant, s’est couché exactement là où les calculs l’avaient dit, juste derrière lui. Deux caméras tournaient : la grosse pour la vidéo, et un téléphone en parallèle, ce qui me permet de te donner le lieu et l’heure à la seconde près.
On a cru comprendre que ta photo, ce n’est pas vraiment une photo…
C’est vrai. L’image que vous voyez, c’est un plan tiré d’un court métrage. C’était ça, la vraie raison du voyage. Le matériel était monté pour filmer en vidéo RAW, et la photo, c’est un peu tombé du processus. Le film existe, il sera en ligne bientôt. C’est la forme complète de la thérapie dont je parlais : pas une seule image, mais tout le chemin derrière, en mouvement.
Côté matériel, tu nous racontes ?
L’image finale sort d’une séquence vidéo Blackmagic RAW, tournée sur une Blackmagic Pocket Cinema Camera 6K, avec un Tamron SP 600mm G2, une cage SmallRig et un moniteur SEETEC pour valider le cadrage en direct. Une Sony A7R V tournait à côté sur un autre trépied pour le plan large, et un iPhone 15 Pro avec l’application Blackmagic Camera servait de référence pour le GPS et l’heure. Le tout est fini sur Photoshop.
Et l’éclipse lunaire, deux semaines plus tard, on sait que tu n’as pas résisté…
Non, impossible. Après l’éclipse solaire, je ne pouvais pas laisser passer l’éclipse lunaire sans appareil. Mais cette fois, j’ai tout fait à l’envers. Plusieurs expositions, une Lune photographiée à toutes sortes de réglages, puis j’ai fusionné environ 1,5 Go de clichés en une seule image HDR. Une Lune bien éclipsée, c’est une gamme de lumière énorme, des rouges les plus sombres aux blancs les plus brillants. Une seule exposition ne peut pas tout tenir. Et pas d’expédition cette fois: depuis le balcon de chez moi, avec Constantine en contrebas.

Éclipse lunaire partielle au-dessus de Constantine prise par Abdouldjalil Djarri – nuit du 27 au 28 août 2026 (Lune de l’Esturgeon, éclipsée à 96 %). Composite HDR assemblé à partir d’environ 1,5 Go d’images prises à différentes expositions. Sony A7S III, Tamron SP 150–600 mm G2.
Article écris par :
Samira Yalla | Enseignante vacataire à l’université de Bouira, Algérie (Algérie) ;
