LE MAGAZINE DES SCIENCES DE L’UNIVERS EN AFRIQUE

Les traînées laissées par les satellites Starlink dans le ciel nocturne, photographiées en mai 2020. Crédit photo : Getty / Roberto Michel

Au Proche-Orient, la conflictualité s’intensifie, les crises se multiplient et le ciel nocturne change lui aussi : des astres artificiels forment de nouvelles constellations qui rappellent que les orbites sont désormais une infrastructure stratégique et un enjeu de puissance. Dans une région où la voûte céleste a longtemps été un espace de récits fondateurs, de rites et de poésie, cette érosion d’un bien commun au sens d’expérience partagée n’est pas seulement technologique, elle touche à une mémoire culturelle et au rapport au sens. Revenir sur l’histoire du firmament oriental permet de mesurer l’ampleur de cette mutation.

L’essor des systèmes fondés sur des constellations de satellites artificiels de navigation (GPS), d’observation et de télécommunications ajoute à notre ciel une myriade d’astres visibles à l’œil nu. Cela confère aux antiques notions d’almanach et d’éphémérides une portée nouvelle : le ciel devient un enjeu politique et géostratégique. Des acteurs privés, tel SpaceX d’Elon Musk, dont le projet Starlink de satellites [1] est devenu central en situation de guerre en Ukraine [2] et a suscité des débats lorsque a été évoquée la fourniture de connectivité à Gaza [3], modifient la voûte céleste : le ciel devient une infrastructure dont l’accès se négocie. Or, depuis le site de Göbekli Tepe jusqu’aux grandes cultures du Proche-Orient, le ciel n’était pas seulement un décor nocturne, mais aussi un objet religieux et contemplatif. Ce phénomène, appelé à s’accélérer à mesure que la compétition spatiale s’intensifie dans un contexte de rivalités internationales, est inédit à l’échelle de l’Histoire.

Pour prendre la mesure de cette rupture, il faut revenir à l’Orient qui, dès les débuts de l’histoire écrite, a fait du ciel un texte : listes d’étoiles, calendriers, augures, traités. En Mésopotamie, dans les récits sumériens, akkadiens et hébraïques, puis au sein des écoles syriaques et du monde arabe médiéval, le Proche-Orient a levé les yeux vers un ciel dont les étoiles formaient une treille sacrée où se mêlaient mythes et savoirs. Les sociétés d’Orient ont interprété les étoiles pour orienter le temps, lire les mythes, interroger le divin et fonder les premiers savoirs astronomiques. Ce ciel ancien s’efface : les traînées lumineuses des satellites redessinent la nuit en éphémères constellations artificielles et effacent la part d’inconnu qui guidait jadis la pensée. Un autre ciel s’impose : celui traversé de satellites, reflet des rivalités géopolitiques contemporaines et d’un espace devenu domaine stratégique. Comprendre ce que nous perdons suppose alors de retrouver ce que fut la nuit orientale : un lieu de présages, de dieux, de récits, aujourd’hui fonctionnel et parfois militarisé.

La Mésopotamie : écrire un ciel symbolique
Parmi les premières civilisations mésopotamiennes, Sumer, au sud de la région, est l’un des premiers foyers où l’on commence à écrire le ciel sur des tablettes en argile. Les vocables relatifs aux étoiles se diffusent dans tout le Proche-Orient ancien, jusqu’aux cités-États d’Assur et de Babylone. Les Sumériens n’observent plus le ciel comme un simple repère ; ils le scrutent pour établir des calendriers, prévoir le temps et les phénomènes naturels récurrents comme les crues, et guider les déplacements. Mais l’observation est aussi religieuse et divinatoire : les astres servent à interroger l’ordre du monde. La lecture du ciel est politique. À Sumer, puis en Assyrie et à Babylone, l’astrologie prend souvent la forme d’interprétations prédictives, d’abord réservées aux destins des cités et des élites royales dont le destin se reflète alors dans la course et l’éclat des astres.

Cette tradition traverse le temps et l’espace du Proche-Orient ancien, des Hittites aux Perses, jusqu’à des circulations plus lointaines, et des bibliothèques de tablettes astrologiques prennent forme. Une série emblématique, Enūma Anu Enlil, est notamment attestée à Ninive, près de l’actuelle Mossoul, en Irak [4]. Ce contexte confère à la tradition mésopotamienne son caractère religieux : les étoiles deviennent un langage et leur contemplation une forme d’exégèse. D’autres sociétés au contact de la Mésopotamie héritent de ces pratiques et développent leur propre rapport au ciel. En Égypte, la nature est sacralisée et les astres ont un statut divin. Lorsque le Proche-Orient connaît une première inflexion vers un monothéisme précurseur, elle passe par l’exaltation du disque solaire, promue par Akhenaton. À ce ciel chargé de présages correspond une rupture : le divin s’affirme dans l’unicité et le ciel cesse d’ordonner le destin.

Le monothéisme et la mutation du ciel
Toute culture s’invente souvent un récit d’origine et des frontières culturelles distinctes. Pour le royaume d’Israël, réduire le panthéon à un seul dieu revient entre autres à se placer hors des relations politico-divines qui structuraient les cités-États de Mésopotamie. Les dieux quittent les sommets des ziggourats, temples en terrasses des cités du Proche-Orient ancien. Ils sont réduits au nombre d’un seul, affirmant la supériorité d’un concept abstrait sur les statues dressées dans les temples étrangers. Le divin ne se concentre plus dans un objet : il s’énonce dans une parole. Le premier verset de la Genèse, mythe fondateur qui légitime le Dieu unique, énonce une création qui embrasse simultanément « le ciel et la terre ». Cette rupture radicale inaugure l’histoire religieuse du judaïsme. La diaspora, ensuite, prolonge cette distance vis-à-vis de la lecture astrologique du ciel. Cette requalification se lit dans les textes.

Les débats portent sur la frontière entre la connaissance divine et le libre arbitre humain, comme en témoigne la Lettre sur l’astrologie de Maïmonide [5], qui rejette toute prétention des « sots qui scrutent les étoiles » à déduire le destin à partir du mouvement des astres. Dans la tradition hébraïque, le ciel devient un lieu de méditation et de récit moral. Dans la Bible [6], Job 9,9 invoque l’Ourse, Orion et les Pléiades comme signes de l’ordre instauré par Dieu. En Genèse 15,5, le nombre d’étoiles devient métaphore d’une descendance innombrable ; en Psaume 147,4, le Dieu unique compte et donne un nom à chaque étoile. Dieu est le père des étoiles, qui vivent dans le ciel créé par lui. L’observation du ciel s’entrelace ainsi avec l’enseignement éthique et religieux. Il reste à transmettre : c’est le rôle décisif des Syriaques, passeurs entre Bible, sciences grecques et traditions arabes.

Le ciel des Syriaques : un héritage grec et biblique
À Édesse, dans l’est de l’actuelle Turquie, se constitue le foyer syriaque, nourri de savoir grec, de tradition biblique et de son émanation chrétienne. Portée par une entreprise d’évangélisation, la culture syriaque se diffuse dans toute l’Asie, de la Perse jusqu’aux lointaines régions de la Chine. Durant l’Antiquité tardive, les savants syriaques produisent un travail intellectuel monumental. Ils traduisent, commentent et transmettent les œuvres grecques et hébraïques en araméen syriaque, puis participent à leur circulation en arabe [7]. Dans ce carrefour, les commentaires exégétiques polyglottes côtoient la science d’Alexandrie et la philosophie d’Aristote.Si les controverses sur la nature du Christ sont au cœur de leurs débats, les Syriaques questionnent leur ciel, lui aussi sujet à disputes jusque dans son essence : que sait-on et que peut-on en attendre ?

Le ciel syriaque se métamorphose : il conserve la contemplation inquestionnable héritée de la nuit de Sumer et d’Akkad, mais il s’ouvre aussi au ciel intelligible et calculable de la science grecque, de Ptolémée aux savants d’Alexandrie. Chez Éphrem le Syrien, dans ses Hymnes sur le Paradis, la poésie oppose les traditions astrologiques mésopotamiennes des « Chaldéens qui exaltaient les étoiles [8] » au souffle divin du Dieu unique, suzerain de toutes choses, y compris des astres. Les étoiles se désacralisent : elles quittent leur statut de puissances autonomes, et les lumières célestes du ciel syriaque deviennent des créatures soumises au souffle (pneuma) de ce « Père qui est aux cieux ». À la veille de l’hégire, le ciel oriental qui a hérité des Grecs et voyagé en Asie n’est plus seulement celui des Sémites du Croissant fertile. Il est multiple, à la fois questionnable, plus prédictible, et pourtant encore chargé de signes de grandeur et d’images poétiques au service du monothéisme. Dans le monde islamique, le ciel devient un laboratoire : on l’enseigne davantage, sans cesser de le chanter.

 

L’Islam, un ciel savant, une langue poétique
Au Moyen Âge, l’astronomie en langue arabe combine rigueur savante et sensibilité esthétique. La première demeure largement descriptive et astrométrique, à l’instar des traditions chinoises et indiennes ; la seconde s’enracine dans l’héritage de la poésie préislamique, qui conduit les poètes à célébrer les phénomènes célestes de manière métaphorique. Dans une perspective monothéiste, Avicenne s’inscrit dans une méfiance envers l’influence des étoiles sur la destinée des hommes : l’ordre du ciel peut être étudié, mais il ne dicte pas l’Histoire. En 1006, il laisse une description de l’apparition d’une « nouvelle étoile », issue d’une explosion stellaire [9]. En 1181, l’Égyptien Ibn Sana al-Mulk décrit dans un poème à la gloire de son maître Saladin une autre « nouvelle étoile » apparue près de la constellation de Cassiopée et également observée des Chinois. Ce ciel n’est pas seulement pensé : il est observé, noté, comparé.

En Perse islamisée, à Shiraz, des savants tels qu’al-Sûfî composent au xe siècle des traités sur la brillance des corps célestes en dialogue avec l’héritage grec de Ptolémée [10]. Le « poème des étoiles d’al-Sûfî », commentaire poétique du catalogue, y inclut l’histoire de la transmission des noms des étoiles dans une forme versifiée et mnémotechnique, témoignant de l’apport poétique des Arabes d’avant l’islam dans la transmission des savoirs du ciel. Le ciel oriental devient un lieu où science et poésie, usage pratique et contemplation se rejoignent. Ce long apprentissage d’un ciel lisible bascule aujourd’hui : les orbites de la Terre se peuplent d’objets qui n’enseignent plus, mais qui opèrent.

Le ciel contemporain, menacé et vide
Catalysées par les récentes tensions géopolitiques, les grandes puissances investissent massivement dans l’espace [11]. Sa maîtrise est autant un vecteur de prestige national et un marqueur de puissance qu’un outil stratégique, démystifiant le ciel et l’arrachant à sa dimension contemplative. L’artificiel occupe désormais la demeure des anciens dieux, cultivée de la Mésopotamie jusqu’au Moyen Âge arabe. Préserver le ciel oriental, ce n’est ni refuser le progrès ni céder à la nostalgie : c’est entretenir une mémoire. Celle d’un patrimoine symbolique qui s’efface. Celle d’un Orient qui abrita dans les cieux ses dieux protecteurs, qu’ils prennent la forme d’idoles polythéistes ou l’abstraction du Dieu unique. Cachés mais bienveillants, les dieux de l’Orient ont fait du ciel inatteignable un monde d’en haut, celui des interrogations nécessaires quant au sens de la vie.

Sa transmutation par des astres artificiels donne aux cieux une profonde inutilité : ce qui, hier, appelait l’interprétation devient évident de sens. Bien au-delà de notre nuit, la lumière émise par les étoiles de la Voie lactée nous dit que les autres cieux des autres mondes sont trop loin, trop inaccessibles ; et quand bien même la vie existerait ailleurs, elle demeurerait hors de portée de nos échanges. Ces mondes sont des cieux inaccessibles, comme jadis le ciel d’Orient, mais sans sa charge de sens.

Avec la perte progressive du ciel ancien, nous perdons plus qu’un patrimoine culturel : nous perdons une forme d’altérité.
Nous savons que nous demeurons seuls, sans dieux au-dessus de nous, sans semblables ailleurs, et sans ce lien fragile qui nous unissait à la nuit.

Article écrit par:
Dominique MEYER | Université autonome de Barcelone

Références

  1. Mottez Fabrice, propos recueillis par Gierczak Lucas, « Starlink, un cauchemar pour les astronomes », Pour la Science, no 509, mars 2020, p. 7 ; DOI : 10.3917/pls.509.0007.
  2. Vezyroglou Zoé, « Guerre en Ukraine : la désactivation des terminaux Starlink d’Elon Musk affaiblit la stratégie militaire de Moscou», Libération, 05/02/2026 [https://www.liberation.fr/international/guerre-en-ukraine-la-desactivation-des-terminaux-starlink-delon-musk-affaiblit-la-strategie-militaire-de-moscou-20260205_BGWJGEIAZRFCTKOF5UHLXX5QPA/].
  3. Cartier Catherine, « Musk activates internet service in Gaza hospital with help of UAE, Israel», Reuters, 24 juillet 2024 [https://www.reuters.com/world/middle-east/musk-activates-internet-service-gaza-hospital-with-help-uae-israel-2024-07-24/].
  4. Jiménez Enrique. « Commentary on Enūma Anu Enlil 1 (CCP 3.1.1.C)», Cuneiform Commentaries Project (E. Frahm, E. Jiménez, M. Frazer, K. Wagensonner), Yale University, 2013-2026, 2014 ; consulté le 15 février 2026 [https://ccp.yale.edu/P461268], DOI : 10.079/5mkkww1.
  5. Maïmonide, Lettre sur l’astrologie, trad. René Lévy, Éditions Allia, Paris, 2001.
  6. Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf / École biblique et archéologique française de Jérusalem, Paris, 2014. Références citées : Genèse 1,1 ; 15,5 ; Job 9,9 ; Psaumes 147,4.
  7. Villey Émilie (dir.), Les Sciences en syriaque (Études syriaques, 11), Éditions Geuthner, Paris, 2014.
  8. Éphrem le Syrien, Hymns on Paradise, trad. Sebastian Brock, Hymn IX, strophe 15, v. 1, St Vladimir’s Seminary Press, New York, 1990 [https://archive.org/details/hymnsonparadise0000ephr].
  9. Neuhäuser Ralph, Ehrig-Eggert Carl, Kunitzsch Paul, « An Arabic report about supernova SN 1006 by Ibn Sīnā (Avicenna)», Astronomische Nachrichten, 2017 ; DOI : 10.1002/asna.201613200.
  10. Carey Moya, « Al-Sūfī and Son: Ibn al-Sūfī’s Poem on the Stars and Its Prose Parent», Muqarnas, XXVI, Brill, 2009 ; DOI : 10.1163/22118993-90000149.
  11. Henquinet L., « Face aux États-Unis, la menace antisatellite chinoise», Conflits, 02/08/2022 [https://www.revueconflits.com/face-aux-etats-unis-la-menace-antisatellite-chinoise/].

 

Iconographie

Traînées produites par des satellites Starlink. (Crédit : Victoria Girgis / Lowell Observatory (NSF’s NOIRLab), CC BY 4.0)

 

Tablette cunéiforme (série MUL.APIN) : listes d’étoiles, divisions du ciel et calendriers, le firmament comme texte. (Crédit : British Museum, image diffusée via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0)

 

Al-Sûfî, Kitāb suwar al-kawākib al-thābita (Livre des images des étoiles fixes) : le ciel comme catalogue savant et imaginaire transmis. (Crédits : Al-Sufi’s Book of the Constellations of the Fixed Stars, followed by Maxims, and al-Qazwini’s The Wonders of Creation, World Digital Library, open access

 

Kitāb ‘Ajā’ib al-makhlūqāt wa-gharā’ib al-mawjūdāt, littéralement, Les Merveilles de la création et les aspects miraculeux de l’existence, écrit par Qazwīnī, Zakarīyā ibn Muḥammad, vers 1203-1283. (Crédit : Library of Congress)

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